Reprise

Ce matin, je reprends le travail, après l’été le plus chanceux de ma vie – sauf parfois pour le vent. Mais nul ne commande le vent.

Je n’ai rien écrit, presque rien lu; j’ai bien rêvé et j’ai bien vécu.

Après Tarifa, un voyage émouvant et formidable en Grèce. Au retour, un peu de Bretagne. Maintenant, ici. Ici, avec en tête images et idées.

Et quand l’élan emporte, à Pylos, et que monte la chanson du vieux roi Nestor, le maître des chevaux, chacun comprend que l’écume et la bave proviennent d’un seul et même effort, l’envie dévorante et l’appétit du monde, la marche vers l’avant au-delà des frayeurs. Et quand l’élan l’emporte, c’est le vent qui vient, solide et amical, oubliant les rafales et les hésitations. Le rythme est au coeur des pas, des courses, des bords qu’on fait de la plage au large, et du large à la plage. Et l’élan pousse un peu plus loin, aller plus loin encore; près de la mer la plus bleue du monde, c’est mieux encore. De partout voir la mer, vivre auprès, s’en détourner pour la prendre du regard mieux, d’en haut, de la montagne; y redescendre encore.

A Delphes, j’ai vu l’omphalos, le nombril du monde, son milieu, et les rochers qui parlent le langage des dieux, la langue des pierres. Depuis, je l’entends. Je ne m’en lasse pas. C’est très minéral. Et ça dit, dans un clapotis de pierre, qu’importe le temps que ça prend, il faut s’édifier, comme la montagne, la tête haute et les pieds barbotant tout heureux dans la mer. S’édifier et attendre le vent, avec une légèreté de pierre, devenir dentelle polie dans le temps. Car ça ne parlait pas tant de désir, mais de réalisation, et de fruit de l’effort. De la lente poussée de la sève. De l’écume, de la bave aux dents, de l’eau qui sourd entre les pierres. De l’hommage de l’homme, une pierre pour cet effort.

Cette souris bleue qu’est le bonheur

Baelo ClaudiaRécit de voyage : nous sommes partis. La voiture n’était pas tout à fait pleine, malgré les deux enfants, le chat, l’homme, les maillots de bain et de quoi camper. Tout a paru simple. Le chat a ronronné pendant 1500 kilomètres. Il a accepté joyeusement de se délasser les pattes avec son harnais sur le dos, et quelques mètres de laisse, au camping, s’est habitué aux chiens. Les enfants ont appris à monter leur tente. Le premier soir, nous avons dormi quelque part sur les rives de l’Adour, dans un camping doux, herbeux ; le deuxième soir, c’était plus loin, sur le sol caillouteux de Caceres. L’Espagne offrait son ciel bleu, sa chaleur sur sol jaune, ses ponts parfois sur un rio à sec, ou bientôt à sec, parfois ses oliviers pailletés sur sol rouge. Puis nous fûmes à Tarifa.

Tarifa, c’est le bout du monde, c’est le bout de l’Europe, c’est en face du Maroc, c’est le pays du vent. Tarifa, c’est un espace protégé et ouvert, une longue plage de sable jaune qui s’envole et pique les membres, oblige à fermer les yeux, quand le vent est fort; Tarifa, c’est des oiseaux en nombre, c’est une réserve, des cigognes en grand nombre en juillet, les jeunes attendant le bon vent pour passer le détroit de Gibraltar, mais toutes sortes d’oiseaux. Tarifa, c’est le ciel, lever les yeux, jeter une poignée de sable au vent : ponante, levante, le nom des vents y a de l’importance.

Et mon corps dans le train rêvant de Tarifa. (C’était lors des jurys, avant, il y a longtemps.) Et mon corps de retour rêvant de Tarifa.

Tarifa, c’est la plage et le soleil, les enfants heureux de jouer. Cette année, c’était les tablées nombreuses, les houles, les amis venus à Tarifa, les nouveaux amis, Tarifa.

Tout a paru simple. Sur sa planche, l’aile à la main, le vent dans l’aile au ciel, l’homme s’est fait oiseau. Moi aussi je me suis initiée au kitesurf, au plaisir du corps qui s’arrache à l’eau, à la pesanteur, à la légèreté de faire corps avec le vent.

Tarifa, sa plage longue, les vaches sur la plage, les hippies, les animaux partout, les barrières qu’on saute, et la ville très ancienne de Baelo Claudia (photo ci-dessus) depuis très longtemps on sait que c’est ici l’ultime paradis, théâtre ouvert face à la mer, liberté des oiseaux.

Le chat a voyagé avec sa souris bleue, celle qui se laisse facilement prendre, celle avec qui tout parait simple au chasseur.