Vases communicants : salutation aux ancêtres

La pratique des vases communicants, en marge des blogs littéraires, a vu le jour le 3 juillet 2009, il y a 5 ans donc ! Jérôme Denis, maître de conférence et l’écrivain François Bon en sont les initiateurs. Sur son site, Tiers-Livre, il poste : « Et si, le 1er vendredi du mois, on lançait l’idée d’un grand dérangement : chaque premier vendredi du mois, chacun écrirait sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations ? Un jour de grand rendez-vous marché brocante du web, où on se baladerait sur tous les sites qu’on connaît, mais on y trouverait un autre auteur que celui attendu ? Vous en pensez quoi ? »

J’ai donc le plaisir d’accueillir ici un texte de Florence Noël, dont le blog se trouve à cette adresse : pantarei.hautetfort.com. Belle lecture!

« Nous partons vers la France. Nous ne savons où exactement. »
Simone M., 12 mai 40, Journal d’Exode.

Deux nuits exacerbées de vrombissements, de mitrailles, de longs sifflements de chutes lointaines, deux nuits éventrées, de dix minutes en dix minutes, par des hommes volants caparaçonnés de métal, venus du Sud, de l’ouest, venu de l’Est surtout. Et nous dessous, deux nuits sous les matelas sans dormir. Autour, la ferme tremblée de tous ses murs. Tantôt l’abri, bientôt le tombeau.  Dans les étables, les vagissements caverneux du bétail, et dans nos jambes, les chiens qui grognent ou hurlent, même sous nos bras, même la tête de Georges enfouie dans leurs cous, sa bouche qui fredonne des comptines en lissant leurs longues oreilles aplaties de peur. L’odeur surette des craintes entrelacées que le frais du matin ne ventile pas. Nos phalanges douloureuses de s’être contractées sur d’autres mains qu’aucune tâche du jour ne dérouillera. Le front de papa, noir sous la rosée. Maman qui patiemment lave et relave les culottes de Georges mouillées d’urine.

Le jour, les nouvelles percolent jusqu’à la ferme, il faut partir. Ils sont là, bientôt, pas loin, ils avancent, tandis que nous et les français reculons. A chaque voisin rencontré sur le chemin des aurevoirs, de nouveaux noms de villages s’effritent  sur la carte, bombardés, désertés, pillés…  Dinant se vide et nos bagages se remplissent. Trois ingrédients essentiels : de quoi. De quoi se vêtir. De quoi se laver. De quoi manger. Dans les doublures, les valeurs en billets et en bijoux. Le reste, aux quatre vents, la ferme, les bêtes remises en pâture, sacrifiées aux tout-venants. Il faut partir, sans y penser, car on ne pense qu’à ceux et ce qu’on laisse. Chien, chat, poules, vaches.  Ou à l’inconnu défriché sous les pas de mon frère Martin déjà parti rejoindre d’autres jeunes valeureux appelés au devoir. Peut-être combat-il parmi cette fureur poussive qui nous cerne ? Stoïque la ferme ne s’écroule pas lorsqu’on la laisse sur les hauteurs de la Meuse. Une sainte la veille héroïquement dans sa poterne lézardée.

Trois paquetages serrés de cordes, harnachés aux guidons. Georges qui suit sur son vélo de fillette,  décroché des écuries. Les cliquetis manquent d’huile mais nous avalons les descentes jusqu’à Dinant. Passerons-nous à temps la passerelle de Bouvignes ? Derrière, les grondements montent des bois, ils arrivent, s’étendent, grappillent notre liberté. Nous fuyons le spectre d’un enfer. Nous rejoignons les longs cortèges de chariots et de cycles, chenille en route pour la France, sous la mitraille, nous nous enfonçons corps et âme dans les contrées du manque et de la désolation.

*

C’était l’année dernière. Presque. Le téléphone a sonné en s’étranglant un peu. A l’appareil, il y avait une autoroute avalée et une fille – ma mère – qui pleurait sa maman. Je l’ai consolée de mots piètres à l’orée d’un jardin et d’un silence sans corps. La route serait encore bien longue avant d’étancher toute sa misère.
Dans un pot de terre, j’ai mis quelques graines de bleuets. De ceux dont elle parsemait son potager. Tardive semaison confiée au Dieu de l’espérance. Sur ma cheminée un couple s’enlaçait maintenant pour l’éternité.  73 ans d’amour depuis cette rencontre en été 40 aux confins de l’Exode. J’ai pleuré, je crois, je n’en sais rien. Ne me reste qu’un souvenir. Les doigts dans la terre, à sa manière, et ces fleurettes bleues qui ont poussé hors saison, résisté, à sa manière, aux épreuves de l’hiver, et duré jusqu’au printemps, jusqu’à cette première bise d’été. Les voilà, aujourd’hui, comme demain, au rendez-vous de ce jardin sculpté par sa présence, depuis toujours. Cassis, centaurée, oeillets, groseilles rouges et maquereau, menthe et mélisse à froisser entre le pousse et l’index, chèvrefeuille, fraisiers, rhubarbes, bourraches, ciboulette, sauge, et thym laurier. Ses gestes instillés, à sa manière têtue.
Parce qu’en moi encore, cette enfance….

Florence Noël
3 juillet 2014

Liste des vases communicants de juillet 2014 :