Et vogue à présent!

Coquille de noix

Quand on est un chevreuil qui s’est lancé à toute allure contre la clôture et s’est pris la patte dans le maillage de fer, il convient de convoquer l’eau des rêves, une feuille de mandarine, une coquille de noix.

N’oublions pas qu’autrefois, il eut des saints pour naviguer dans des auges de pierre. Est-ce que c’était de la pierre ponce, je me demandais cela, tout en souriant aux railleries de Voltaire, au début de L’Ingénu. Brieuc, Méen, Quay, Philibert, et d’autres saints bretons. Rions. C’est un mode un peu étrange de navigation. C’est une drôle d’idée. Marcher directement sur l’eau, simplement, fait davantage sens. Pourquoi, en cas de miracle, s’encombrer symboliquement d’une auge de pierre supplémentaire? Autant préserver le pur miracle, et arriver à pied. A moins qu’il ne s’agisse de dire : sublimons l’auge, dépassons la vie agricole, arrachons-nous aux urgences de la matière.

Pour ma part je confesse un lien profond avec les chevreuils, les écureuils, et les animaux à pelage couleur d’écorce d’arbre chaud, et au regard inquiet. J’ai besoin qu’on me sauve. J’ai besoin qu’on me fabrique un moyen de m’échapper de là, fût-ce une coquille de noix. Fût-ce un rêve ou un livre; un arbre où grimper. J’ai besoin d’alliés, de protection, d’aides. Fût-ce une auge de pierre ponce, ou rêvée.

La nuit, je rêve d’Airing. C’est un cheval, un alezan, et son nom signifie : bol d’air, air libre, moment passé le nez au vent. Il est inquiet, puissant et doux comme savent l’être ces grands mammifères. Je rêve qu’il n’y a plus de pétrole ni d’énergie nulle part, et que nous partons, tous les deux. Nous allons chercher les enfants. Nous recrutons d’autres chevaux. Nous voyageons, longtemps, ce n’est pas facile. Nous dormons sous les arbres, dans les champs. J’ai un couteau, mon Opinel au manche violet, je dois en jouer parfois. Nous trouvons refuge, en Bretagne, dans un coin isolé que nous connaissons. Nous avons pris des outils, quelques vêtements, de la lecture. Nous faisons du feu dans la cheminée. Je m’occupe d’Airing, et les enfants de leurs chevaux à eux. Ils apprennent. Nous cultivons. Je veille à laisser en paix les chevreuils. Nous partageons nos noix avec les écureuils. Nous formons des groupes, des petits troupeaux. Mes cheveux ont cette même couleur que nous partageons, l’alezan, les écureuils, les chevreuils et moi. Nous ne voulons pas être des proies. Nous nous échappons. Nous savons le prix des noix, comme c’est important, ces petites choses, pour s’échapper.

Nous sauvons un chevreuil qui s’est pris la patte dans une clôture.

Tout est confus, car je suis aussi le chevreuil, seul Airing est Airing, qui veille sur moi avec son regard inquiet, puissant et doux. Il veille sur moi parce que je suis là pour le soigner, que je le nourris, et qu’il sait fuir, mais a compris qu’il ne sait pas toujours où fuir, qu’un humain c’est pratique, pour indiquer cela : une direction.

Je souffle sur la coquille de noix. Nous travaillons. Je monte Airing, pour aller surveiller l’espace, redresser les clôtures. Nous n’échappons pas à la vie agricole, aux urgences de la matière. Nous buvons l’eau du puits. J’indique une direction : celle du travail, de la vie.

Le chevreuil part sans se retourner.

Je ramasse une noix. Je la serre dans ma main, à l’écraser.

Et cela me réveille.

(Photo : LMN)

L’arbre-nuit

Arbre lumineux

C’est un lieu d’où les arbres ont fui. Ils se sont amenuisés, se sont confondus avec le tracé de l’allée, les fuseaux parallèles des grillages. C’est le jardin des Tuileries, dans la paix d’un soir de novembre. Plus haut, sur la place ovale, celle de la Concorde, les voitures tournent, les cars s’arrêtent pour voir les lignes blanches et rouges des phares éclairés, sur la grande avenue. En contrebas, dans le jardin, les arbres se taisent. Ils attendent la mort de la ville. Ils prendront leur revanche, dussent-ils attendre encore longtemps. C’est long, une vie d’arbre; ça a des rejetons.

Est-ce pour les narguer? Est-ce pour les distraire? Les jardiniers du lieu leur offrent de la lumière, des distractions, la nuit. Peut-être veulent-ils les convaincre ainsi d’abandonner tout espoir de révolte, tout passage à un ordre qui serait meilleur pour eux.

Il y a un manège, qui tourne, lumineux, pour mieux les enivrer du temps qui passe, pour qu’ils oublient de compter les ans, depuis la domination royale, les grilles autour de leurs racines, les révolutions qui ont permis au peuple de s’abriter aussi sous leurs branches, les passants qui parlent toutes les langues, à présent, et écrasent le sol de leur pas admiratif.

Il y a un arbre de lumière, un arbre fait de caissons métalliques lumineux. La ville peut même les remplacer, si elle veut. Leur sève est dérisoire. Leurs petites maladies, et même les saisons, et même la chute des feuilles et qu’il faille les ramasser, des corvées, des contraintes. On peut les narguer, ces arbres. On peut embaucher un artiste pour les remplacer, pour leur faire de l’ombrage. Leurs branchages font pauvret.

Je m’arrête. Je me sens solidaire des arbres. Je regarde ces lumières; elles ont leur beauté aussi; je sais que je vis dans un monde empli de manèges éclairés, d’émissions qui tournent en boucle, d’écrans bleus; je sais qu’on me nargue, parfois, moi l’imparfaite, en me demandant si une machine, un enregistrement, ne ferait pas mieux, aussi bien, mieux sans doute, de fait. Je m’arrête; j’admire cet ordre. Et ne peux m’empêcher de me demander si un autre ordre ne me serait pas plus favorable – à moi, aux simples arbres, à ceux qu’ici on oublie.

Vivre avec un marin quand on est un marin

Je viens de finir « Typhon » de Joseph Conrad.

Ce qui donne à méditer, sur l’eau du temps : la pluie de mercredi, le retour tard le soir après avoir dès le matin coincé étrangement dans la rainure d’une tablette de train l’extrémité de la baleine d’un parapluie qui de toute façon ne s’ouvrait ni ne se fermait plus, dès lors que j’arrivai à la gare, alors même que j’avais juste de le temps de sortir à nouveau pour m’acheter une petite brioche, pour le trajet et la consolation de partir si tôt, brioche que j’allai tout de même chercher sous la pluie, mais le trajet une fois sortie de la gare d’arrivée me fit arriver trempée, parapluie resté dans le train du matin, les mèches devant les yeux, c’était une simple journée de pluie et de travail, ça se traverse.

Et les typhons des jours se succèdent, je lis des textes sur les oiseaux, il y a un texte de Leopardi sur les oiseaux qui est très beau, sur la légèreté, le « Courage des oiseaux » de Dominique A, et un texte étrange de Kafka où il n’y a pas d’oiseau mais une âme qui arrive au ciel, devant une porte fermée, face à un gardien, et cette porte s’ouvre quand il comprend que cette porte, c’est la sienne, et qu’on acquiesce à son destin. Ou alors je n’ai rien compris. Je songe. Et j’essaie de vivre avec l’eau des jours et cette eau qui est la mienne et je regarde le ciel et les oiseaux en eau. Et l’eau de pluie, de pipi au lit des enfants quand ils sont trop fatigués après le train, ce qui n’a rien de kafkaïen, ni de quelque siècle que ce soit, juste la vie qui va, sous nous, avec nous, les lessives, les trains, la pluie des jours.

Je traverse les pluies et me demande si j’ai déjà essuyé un typhon. « Typhon », c’est un texte étonnamment moral, pas au sens moralisateur du terme, au sens de l’aventure que c’est, de faire face à son destin, d’aller dans le sens de sa vie à soi, de ceux qui nous sont confiés, faire au mieux, faire de son mieux. Bien qu’on ait l’esprit épais, à force d’être à sa tâche, de faire en force, d’avancer vent debout, face au vent. Il y a un terme technique qui m’échappe. On y va, quoi. Avec l’honnêteté de l’âne bâté qui tire sa charge, comme le Petit cheval blanc de la chanson de Brassens. Je déteste cette chanson, à quoi je m’identifiais dans mon enfance. Mais comment puis-je y échapper. Puisque « Typhon » me touche.

Et j’écoute en moi, au-delà de la joie du jour, petites joies, les histoires, faire le marché, les artichauts qui sont des légumes complexes, j’écoute le typhon professoral, l’enjeu de fin d’année et les orientations des élèves, c’est une mission, je peux la haïr mais je l’effectuerai. Puis j’écrirai aux miens : « il fait beau temps à présent ». J’observe comment étrangement les enfants sont fiers que je sois professeur de lycée. Je me demande si un jour, ça peut basculer de fierté à honte. J’espère que non. Je ferai en sorte que la fierté reste fierté. N’est-ce pas aussi dans ce souci de dignité, de ne pas se laisser aller, que je vais chez le coiffeur. Nos vies tiennent à nos bottes, celles qu’on met dans la tempête tout de même, et aux boîtes d’allumettes qu’on a pris soin de laisser à portée de main, au bout de la tablette. Sinon, quand vient le typhon, nous ne sommes pas opérationnels. Et nous le devons.