De ce qu’on aime ce qui nous manque – est-ce si sûr?

Près de moi, un voyageur arbore aux deux poches de côté de son sac à dos une gourde d’eau, un parapluie. C’est jour de canicule. Chanceuse aujourd’hui, j’ai eu mon train qui était en retard, puisque moi-même en retard pour avoir (ô acte manqué !) omis de tourner vers la gare, trajet pourtant effectué mille fois au moins. Y aller en voiture, sinon… Plus rapide, mais bien plus fatigant. Pas envie de conduire deux heures, en fin de journée, aveuglée par la canicule. Pas envie de rajouter du chaud au chaud, du carbone au carbone, des cillements de paupière épuisée aux nuits courtes. J’écris ici : c’est une pollution du monde plus légère, et plus jolie. Les maraîchers s’activent dans le paysage souple. Ils cueillent les salades. Beaucoup de maisons ont déjà leurs volets clos. Ailleurs, c’est grand ouvert encore, du linge sèche, et des coquelicots s’ouvrent innombrables sur les buttes, en travers des champs. J’appartiens à un monde bucolique. Élevée en ville, je n’y étais pas assez libre pour en goûter tous les plaisirs. Étais-je si.entravée que ça ? Non. Mais la ville est lieu de clôtures et frontières, la ville c’est l’espace des propriétés.  Mon train du matin traverse donc la campagne ; les tracteurs circulent, on arrose peu. Manque d’eau. L’aime–t’on tant que ça ? Sur le quai de la gare de Saint-Pierre-des-corps, un signe de la crue, qui menace toujours les hommes si petits.

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Etapes

Les cheveux courts, s’invitent à moi, c’est vrai, quelques minutes supplémentaires. Au fond du bus, d’un coup, se dégage le temps d’un trajet, pour écrire ici. Cocasse urgence confinant à l’absurde, j’ai versé mon café dans la petite thermos, et bu le chaud breuvage qui signale la vie, signe épicurien des temps modernes, confer Ailes du désirfilm vieux dont je me demande s’il a bien vieilli, revu Brazil il n’y a pas longtemps, dans les classiques des années 90, et le propos tient – j’avalais donc ce café en observant comment, tandis que, symptômes de ma bourgeoisie consciente, bus écolo, café, manteau, contrastaient avec la fragilité sociale et, sans doute, psychologique, de la mère qui faisait tourner son moteur pour réchauffer son fils gras avant que le bus n’arrive, tandis que les autres passagers respiraient l’air froid quelques minutes et semblaient ne s’en porter que mieux.

L’inquiétude politique vient assurément de ce que le fossé s’élargit. Bon sens, es-tu la chose du monde la mieux partagée ? J’en doute.

Je me suis attelée à la Rhétorique d’Aristote. Curieuse idée, tant c’est ardu, si l’on veut suivre le chemin mental de l’intérieur. Avec son souci constant de fondateur, traçant la frontière entre la logique, qui relève de la raison, et la rhétorique, qui a pour champ d’action les émotions, voici notre penseur qui s’engage courageusement dans le tri, prend le démêloir, et voudrait défaire les noeuds de la pelote émotionnelle. J’admire.

Train, défaite, victoire, défaite, victoire, juridiction

Dans le train, nous avons passé un voyage très agréable, en bonne compagnie : même si elle n’a pas pu vraiment travailler, la jeune fille qui était avec nous, son compagnon un siège plus loin, tout ce petit monde a passé un bon moment, de ceux que crée une sorte de connivence. J’espère vraiment qu’elle aura son concours, sa juridiction, enfin quelque chose de cet ordre.Tout ça sentait la prépa parisienne; en quelque sorte, chez moi. Cette bonne humeur. Nous avons dessiné les maisons de nos rêves; nous avons joué à la belote, ma fille et moi; j’ai perdu toutes les parties, et j’ai écrit ce poème, pendant qu’elles improvisaient (ma fille, et la jeune fille) sur leur thème : la victoire. Moi, j’ai versé dans un autre temps, et décidément les cartes ne voulaient pas me servir de valet. D’où le texte suivant :

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La défaite

La défaite est le lieu de l’ultime conquête,

la saveur du néant. Ô Pindare, sur les rails

anciens, qui nous menaient à l’Olympe, trompettes!

Ô virils échos vieux! Ô palmes, éventails!

Aujourd’hui l’on oublie l’or mort de la victoire,

Et l’on laisse au passé les cornes en ivoire.

 

Je passerai, soumise au rien, soumise au vent,

dans l’ancien temple vide aux échos du tourment,

sur la trace effacée des antiques géants,

j’apprendrai à mourir jusqu’à la nuit des temps.