Train, défaite, victoire, défaite, victoire, juridiction

Dans le train, nous avons passé un voyage très agréable, en bonne compagnie : même si elle n’a pas pu vraiment travailler, la jeune fille qui était avec nous, son compagnon un siège plus loin, tout ce petit monde a passé un bon moment, de ceux que crée une sorte de connivence. J’espère vraiment qu’elle aura son concours, sa juridiction, enfin quelque chose de cet ordre.Tout ça sentait la prépa parisienne; en quelque sorte, chez moi. Cette bonne humeur. Nous avons dessiné les maisons de nos rêves; nous avons joué à la belote, ma fille et moi; j’ai perdu toutes les parties, et j’ai écrit ce poème, pendant qu’elles improvisaient (ma fille, et la jeune fille) sur leur thème : la victoire. Moi, j’ai versé dans un autre temps, et décidément les cartes ne voulaient pas me servir de valet. D’où le texte suivant :

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La défaite

La défaite est le lieu de l’ultime conquête,

la saveur du néant. Ô Pindare, sur les rails

anciens, qui nous menaient à l’Olympe, trompettes!

Ô virils échos vieux! Ô palmes, éventails!

Aujourd’hui l’on oublie l’or mort de la victoire,

Et l’on laisse au passé les cornes en ivoire.

 

Je passerai, soumise au rien, soumise au vent,

dans l’ancien temple vide aux échos du tourment,

sur la trace effacée des antiques géants,

j’apprendrai à mourir jusqu’à la nuit des temps.

L’épuisement

MorescoLa dernière fois que j’ai pris le train, j’ai lu ce livre-là, sur les conseils du Libraire. Antonio Moresco, La petite lumière.

Bon conseil. Bon choix. Livre intriguant et qui ouvre des images et des idées, au lecteur de frapper à la porte, d’écouter, de respirer en accord avec le flux des mots, de cheminer. Et ce constat d’à quel point nous sommes épuisés, à quel point c’est fatiguant, les travaux, les jours. On continue. On recommence. On n’achève pas tout à fait.

Je suis épuisée. C’est avec ce prisme tout personnel que je perçois tout autour de moi. Même un bon livre qui parle plutôt d’autre chose. Ou de cela. D’à quel point on peut trouver cela lassant, d’avoir à se défendre de tout : les gens, les jours, les lessives, les lettres à tracer et les recommencements.

Je suis épuisée, avec un arrière-goût d’enfance et un avant-goût de comment ce sera, la vieillesse. Celle où les orteils ont du mal à nous porter. Ces temps charmants où l’on s’endort n’importe où, dans n’importe quelle position. Je n’ai plus l’âge de cette grâce, et pourtant je m’endors, sur tapis, sur livre, sur canapé. N’importe où.

Mais il faut lire Antonio Moresco. Comme ça, on ne se laisse pas mourir tout à fait.

Vivre avec un marin quand on est un marin

Je viens de finir « Typhon » de Joseph Conrad.

Ce qui donne à méditer, sur l’eau du temps : la pluie de mercredi, le retour tard le soir après avoir dès le matin coincé étrangement dans la rainure d’une tablette de train l’extrémité de la baleine d’un parapluie qui de toute façon ne s’ouvrait ni ne se fermait plus, dès lors que j’arrivai à la gare, alors même que j’avais juste de le temps de sortir à nouveau pour m’acheter une petite brioche, pour le trajet et la consolation de partir si tôt, brioche que j’allai tout de même chercher sous la pluie, mais le trajet une fois sortie de la gare d’arrivée me fit arriver trempée, parapluie resté dans le train du matin, les mèches devant les yeux, c’était une simple journée de pluie et de travail, ça se traverse.

Et les typhons des jours se succèdent, je lis des textes sur les oiseaux, il y a un texte de Leopardi sur les oiseaux qui est très beau, sur la légèreté, le « Courage des oiseaux » de Dominique A, et un texte étrange de Kafka où il n’y a pas d’oiseau mais une âme qui arrive au ciel, devant une porte fermée, face à un gardien, et cette porte s’ouvre quand il comprend que cette porte, c’est la sienne, et qu’on acquiesce à son destin. Ou alors je n’ai rien compris. Je songe. Et j’essaie de vivre avec l’eau des jours et cette eau qui est la mienne et je regarde le ciel et les oiseaux en eau. Et l’eau de pluie, de pipi au lit des enfants quand ils sont trop fatigués après le train, ce qui n’a rien de kafkaïen, ni de quelque siècle que ce soit, juste la vie qui va, sous nous, avec nous, les lessives, les trains, la pluie des jours.

Je traverse les pluies et me demande si j’ai déjà essuyé un typhon. « Typhon », c’est un texte étonnamment moral, pas au sens moralisateur du terme, au sens de l’aventure que c’est, de faire face à son destin, d’aller dans le sens de sa vie à soi, de ceux qui nous sont confiés, faire au mieux, faire de son mieux. Bien qu’on ait l’esprit épais, à force d’être à sa tâche, de faire en force, d’avancer vent debout, face au vent. Il y a un terme technique qui m’échappe. On y va, quoi. Avec l’honnêteté de l’âne bâté qui tire sa charge, comme le Petit cheval blanc de la chanson de Brassens. Je déteste cette chanson, à quoi je m’identifiais dans mon enfance. Mais comment puis-je y échapper. Puisque « Typhon » me touche.

Et j’écoute en moi, au-delà de la joie du jour, petites joies, les histoires, faire le marché, les artichauts qui sont des légumes complexes, j’écoute le typhon professoral, l’enjeu de fin d’année et les orientations des élèves, c’est une mission, je peux la haïr mais je l’effectuerai. Puis j’écrirai aux miens : « il fait beau temps à présent ». J’observe comment étrangement les enfants sont fiers que je sois professeur de lycée. Je me demande si un jour, ça peut basculer de fierté à honte. J’espère que non. Je ferai en sorte que la fierté reste fierté. N’est-ce pas aussi dans ce souci de dignité, de ne pas se laisser aller, que je vais chez le coiffeur. Nos vies tiennent à nos bottes, celles qu’on met dans la tempête tout de même, et aux boîtes d’allumettes qu’on a pris soin de laisser à portée de main, au bout de la tablette. Sinon, quand vient le typhon, nous ne sommes pas opérationnels. Et nous le devons.