A voté (un peu de politique)

En ce moment, je pense beaucoup à la philosophie, à ce qu’elle apporte de cohérence. Je suis très soulagée de ne pas avoir voté pour Mélenchon, de ne pas m’être laissée emporter par une espèce de vague, de mode, un élan sincère dans le coeur de ses partisans – mes amis, souvent, mes collègues, en nombre – autant qu’il me semblait fallacieux, douteux, populiste et verbeux – je ne peux pas écouter sans sourire jaune un homme politique qui promet la paix, ou le bonheur : ce n’est pas possible. Tendre vers; offrir les conditions de; – cela, oui. Mais sans cette modestie qu’apporte la prise en compte de la réalité, sans ces mises en perspective, sur la ligne d’horizon de l’idéal, des mots « paix » ou « liberté », on tord le langage, on déforme le pouvoir, et ce n’est qu’un rictus infâme qui craque à la moindre tension – ainsi les mélenchonistes et les communistes qui se disloquent, le parachutage à Marseille, et autres points de déception pour mes amis, souvent, mes collègues, en nombre, aussi vite déçus qu’ils avaient été conquis.

Pour ma part, j’ai glissé mon bulletin dans l’urne pour celui qui a dit : « Il faut donc accepter de vivre dans une zone intermédiaire faite d’impuretés, où vous n’êtes jamais un assez bon penseur pour le philosophe, et toujours perçu comme trop abstrait pour affronter le réel. Il faut être dans cet entre-deux. Je crois que c’est là l’espace du politique.« . (Extrait d’un entretien publié dans le magazine « Le 1 hebdo », Macron s’exprimant sur ses liens avec Ricoeur). Bon, ça n’a rien d’original, puisque les deux fois, j’ai appartenu au groupe le plus nombreux.

J’ai très peur des populismes. J’aime beaucoup mon bord de Loire, sa quiétude. Je n’ai pas envie de faire mes valises. Je n’ai pas non plus envie de devoir mener une guerre – je ne sais pas quelle forme cela prendrait, mais comment accepter qu’un parti politique propose de ne plus accueillir dans nos écoles certains enfants, certains parce que leurs parents sont étrangers? J’entends bien tous les problèmes, mais la pire des réponses, la pire des résolutions, ce serait de les mettre dehors. Qui a envie de croiser tous les jours des gamins des rues, dehors, comme au XIXème siècle? C’est un peu comme l’aide médicale d’Etat… Quand bien même (ce qui me semble fou) on repousserait très loin de soi toute humanité, tout élan du coeur, toute compassion, le cynisme et le calcul égoïste devraient inciter à préférer soigner les gens plutôt que de voir se développer la variole ou le typhus sous nos climats.

Mais cette peur s’éloigne un peu – jusqu’à la prochaine élection. J’ai un peu d’espoir, sincèrement, il est vrai. J’ai un peu d’espoir que l’intelligence puisse l’emporter sur la peur. Je n’ai pas envie de demander pardon à mes amis censément plus à gauche que moi pour cela, je ne m’excuserai pas d’éprouver cela: l’espoir, ni ne m’excuserai d’avoir envie d’être lucide. Plus à ma droite, on me taxe de naïveté. Je m’en fiche un peu. Je n’ai pas besoin d’approbation. Je me crois assez grande pour réfléchir, lire, me documenter un peu, écouter, juger.

L’espoir, c’est évidemment fragile. Je pense à là où habitait Ricoeur : les Murs blancs. Une très grande maison, en région parisienne. Sa femme, leurs enfants, un couple d’historiens (Fraisse? je crois), d’autres, le directeur de la revue Esprit, d’autres, parfois, des hôtes : et voilà le rêve de la phalanstère. J’aimerais – politiquement, et humainement – vivre dans une phalanstère. On aurait chacun son appartement, mais un grand jardin en commun, une petite salle de cinéma, une bibliothèque en commun aussi (ce qui n’empêche pas d’avoir ses livres à soi, chez soi!). On pourrait avoir un dîner hebdomadaire, juste un, et le reste suivant les affinités, les jours de pluie ou de soleil, les replis. Récemment, j’ai découvert que ces gens avaient une philosophie, qui s’appelle le « personnalisme ». Je n’ai pas tout compris, ça doit être plus subtil que ce que j’ai retenu, et qui se résumerait à remplacer que ma liberté s’arrête là où commence celle des autres par une idée comme fais ce que voudras, tant que tu respectes la personne que tu es et celle que tu as en face de toi. J’aime bien qu’on respecte les personnes, (ce qui n’autorise pas à les appeler « les gens », mais là je m’agace bêtement) – mais est-ce que ça suffit à construire une pensée philosophique?

J’aimerais bien lire encore. Lire Ricoeur, sans doute. Espérer ne pas me tromper d’époque, qu’aujourd’hui comme hier ces rêves sont possibles. Et puis, plutôt que de jouer de temps en temps au loto, en me disant que, si je gagne, j’achète cette immense maison et j’y convie quelques amis choisis, en plus bien sûr d’acheter un cheval, je ferais mieux de construire un vrai projet, avec elles, avec eux.

C’est difficile, c’est râpeux. Mais c’est là que commence la politique.