Une liste de rêves

La fin des petites vacances approche. J’aime mon travail. Mais si je le pouvais, je l’exercerais à mi-temps, par exemple de septembre aux vacances de février. Ou de février à juin, en alternant six mois de Touraine et six mois de voyages.

Si (j’ai envie de rêver, aujourd’hui).

J’aurais une petite jument, ou un petit cheval, gentil, robuste, rustique. Je monterais trois fois par semaine, le confiant à un club de randonnée équestre, pour le pré et les soins. Deux fois du travail à pied et en carrière, au moins une ballade en extérieur. Et un jour, nous partirions pour une grande randonnée. Rallier la Bretagne, en deux ou trois semaines. Une autre fois, la Lozère, avec un guide, peut-être bien, ce serait mieux. La route de Saint-Jacques de Compostelle, sur une partie. Suivre les traces de Montaigne, et de Stevenson, et inventer surtout de nouveaux chemins, en fonction de ce qui est praticable. J’écrirais au fur et à mesure.

J’aurais une jolie petite maison, à Tours. Avec un bout de jardin, peut-être un jardinier pour les périodes d’absence, et l’entretien. (On ne peut pas être au cheval et au jardin). Un potager d’un mètre sur un, en permaculture. Peut-être un citronnier en pot, une véranda, ou un jardin d’hiver. J’aurais un bureau, avec de grandes affiches : la généalogie des rois de France, la Femme au loup de Picasso, des reproductions de Chagall. Des photos de famille, aussi, dans un coin. J’aurais une grande bibliothèque. Les enfants sortiraient de leur chambre, quand ils seraient là, pour venir y prendre le thé, les amis aussi, le chat y serait bien, il aurait une chatière pour sortir dans le jardin, et le jardinier viendrait le nourrir et le soigner, durant les périodes de randonnée. Ce ne serait pas trop loin ni des gares, ni du fleuve. Il y aurait de la place pour les enfants, pour les vieux, pour la famille, pour les amis, mais rien de trop grand à entretenir. Il y aurait une cave. Il y aurait un bureau-fumoir, pour l’hombre, qui fume devant son ordinateur, et il s’occuperait, comme aujourd’hui, des plantes vertes ou fleuries dans la maison, pour qu’elle soit toujours accueillante.

Chaque année, je courrais le dix kilomètres de Tours. Je m’entraînerais pour garder aussi longtemps que possible la forme requise, qui va avec la capacité de partir en randonnée à pied, ou à cheval, ou à jouer partout dans la maison avec le chat, ou de voyager avec des mômes, des ados plus tard.

Je ferais du kayak. Sur la Loire, sur le Cher. J’irais à vélo rejoindre mon kayak. J’occuperais l’espace. Les chemins, les cours d’eau. J’explorerais souvent les à-côtés du bitume.

J’écrirais tous les jours, en me pardonnant de ne pas le faire quand le trop-de-copies embue le cerveau, mais il ne faudrait pas que cela arrive trop souvent.

Nous partirions, le grand blond et moi, en voyage. Nous retournerions en Grèce. Nous irions en Islande. Nous irions en Nouvelle-Zélande. Nous irions au Cap vert. Le chat et le cheval, ainsi que les enfants, et la maison, sous bonne protection, nous pourrions partir en voyage. Il ferait du kitesurf. Moi aussi, un peu, puis de plus en plus. J’apprendrais à naviguer sur un catamaran. Nous louerions peut-être un bateau, dans un port. Je passerais mon permis côtier, pour qu’on soit deux à savoir naviguer; on passerait le hauturier aussi. On ferait un tour de Bretagne; un tour des Cyclades en mer Egée; on irait de Madagascar aux Seychelles; on naviguerait dans les fjords, en été.

J’aimerais visiter les pays du nord de l’Europe : la Norvège, la Finlande. J’aimerais retourner en Italie, et j’aimerais voir la Sicile. Il y a plein d’endroits où j’aimerais aller. Mais j’aimerais bien dépasser l’oisiveté du tourisme seul. Cela mériterait réflexion, et projet.

Je lirais beaucoup, dans ma bibliothèque. J’achèterais des livres, j’irais en emprunter aussi à la bibliothèque. J’essaierai de comprendre ce qui préside aux décisions des uns, et des autres. Je partagerais mes lectures, et mon travail d’écriture, avec les gens qui trouveraient ça intéressant. J’aurais peut-être un salon, comme Madame Roland, durant les huit mois par an de Tours. Ou j’irais juste discuter à la Librairie, ou dans des lieux comme celui-là, à Tours, à Paris, ou ailleurs.

J’investirais dans les entreprises d’agriculture biologique et durable. Je participerais au financement d’usines marémotrices. Je m’engagerais pour que le plus de maisons et d’immeubles possibles aient sur leur toit, des éoliennes efficaces pour produire non pas toute, mais une partie de l’électricité consommée, et que chaque foyer ait un peu d’autonomie. Je mettrais au point la commercialisation de vélos d’appartement permettant de produire de l’énergie, comme on en trouve dans les gares SNCF pour que les voyageurs rechargent leurs téléphones portables. Ce que Manoj Bhargava fait en Inde, je le ferai en Europe aussi. Je militerai pour l’indépendance énergétique, et pour la responsabilisation alimentaire, aussi.

Six mois par an, je travaillerais quand même. Pour garder une attache, et une identité sociale, une utilité objective et rémunérée.

Finalement, je me demande si tout ça n’est pas presque-réalisable. Il faudrait un coup de pouce du destin, et/ou des alliances, des aides; mais je sais cela : aide-toi, et le ciel t’aidera. Plusieurs rêves ici qui demandent de l’aide avant tout à moi-même, de l’organisation, de la volonté. Il est intéressant d’expliciter, de structurer les rêveries fumeuses, et de transformer le rêve en projet – ou vaut-il mieux vivre au pays des rêves, des merveilleux rêves?

 

La joie des oiseaux

Cette nuit, j’ai fait un rêve si fort que je pouvais les toucher du doigt, ces oiseaux bleus et jaunes, vifs, rieurs, que j’élevais. J’apprenais à Indie, mon chat, à respecter leur vol, je les dressais, ils partaient en gerbes de couleur en s’envolant à gauche et à droite, se rejoignaient, repartaient vers les branches disposées près de leurs cages, y rentraient; c’était des couleurs et des pépiements de bonheur. Le chat était ravi. Tout le monde, autour, aussi, de l’enchantement des couleurs. Ces oiseaux s’appelaient des « jarillo », dans mon rêve, c’était un mot très important, et depuis ce matin je cherche ce qu’est ce mot, d’où il vient, je sais que je sais mais je ne sais plus. Et puis d’un coup, je me souviens, après les tartines, le café, les bavardages du dimanche et toujours ce mot dans ma tête : c’est ce dieu païen, Yarilo ou Jarilo, ce dieu slave, celui dont j’ai appris l’existence parce qu’il est le dieu de la fertilité et que, comme Perséphone, il est le dieu de la fertilité parce que c’est une divinité chtonienne, et qu’il a été enlevé aux Enfers, sous la terre, par un dieu du sous-sol dont j’ai oublié le nom; figure de jeunesse également, couronne de fleurs ou d’épis sur la tête, et un beau cheval blanc sous lui. Et ce dieu païen est venu cette nuit, dans ce jaillissement d’oiseaux, me rappeler son nom. Sans doute parce que j’ai fait un peu de mythologie comparée, dans ma jeunesse, structures du mythe, lecture de Frazer et de Dumézil. Sans doute parce que je crois aux oiseaux. Et puis là-dedans, il y a la racine indo-européenne de la joie.

Il ne faudrait pas oublier tous ces moments heureux qu’on passe, en songe. Je crois que le dieu au cheval blanc venait me dire cela, et les oiseaux bleus et jaunes nous offrir l’amitié de la nature, qui n’oublie jamais ni l’hiver, ni le printemps.

Une soirée perdue / Pirandello

C’est moi qui me sentais perdue; la soirée risquait donc aussi de l’être.

Suis quand même allée au théâtre, assister à ce spectacle-là. « Les géants de la montagne », Pirandello, mise en scène Braunschweig.

Un regret : qu’on ne puisse pas dormir directement au théâtre, après le spectacle, dans des transats confortables, comme on s’endormait le soir, juste après l’histoire, avec la seule transition d’une main douce passée sur le front. Après l’histoire, parce qu’on peut garder les yeux ouverts jusqu’au bout.