Comment je ne suis pas allée

écouter un poète nommé Nicolas Pesquès, qui écrit sur une face de moyenne montagne, « La face nord de Juliau », et c’était à la Librairie, juste en bas de chez moi, c’est ma librairie préférée et après la lecture il y a des rillettes et des amis.

Et pourtant, non, je n’ai pas eu envie d’écouter peindre une face de moyenne montagne, même avec des mots très profonds et très beaux. Pas seulement à cause d’un préjugé absurde, ni même d’un choix esthétique qui consisterait en moins aimer le travail de l’estampe ou du haïku que des tas d’autres choses, en plus je n’ai pas lu Nicolas Pesquès donc qu’est-ce que j’en sais, si ce n’est qu’il rapproche son travail de celui de Cézanne? parce que c’est écrit sur la première page de son site.

C’est autre chose. J’ai rêvé d’une montagne dont j’étais la souris. J’ai rêvé que j’habitais un monde fait de montagnes, et que chaque montagne avait une souris. La souris rongeait la montagne. Cela faisait respirer la montagne. Exactement comme ces cétacés et ces requins aussi qui hébergent des petits poissons qui leur nettoient les ouïes et le reste en rongeant le plancton, la mousse, les petits coraux qui s’accrochent à leur peau. J’ai rêvé de cette montagne dont j’étais la souris, et pour que la montagne respire, qu’il y ait ces petites fleurs jaunes de printemps partout, et des perce-neiges blancs, et des edelweiss tout en haut, et des bouquetins (il y avait des bouquetins aux cornes d’or); il fallait que je ronge. Je rongeais du papier, des mots qui avaient des trous entre eux comme du gruyère et c’était ça qui faisait respirer la montagne.

Alors j’ai songé qu’il me fallait laisser à Nicolas Pesquès (dont je n’écouterai jamais la lecture de poèmes, par conséquent), sa montagne. Il est souris aussi, et il a sa montagne qu’il ronge de page en page. J’ai rêvé que j’avais la mienne, qui s’élevait doucement dans le soleil levant. J’étais une petite souris invisible munie de dents. J’ai rêvé ça.