Un texte qui vient,

qui approche, c’est un phénomène en soi.

Ce texte s’appelle « Comment sont morts tous mes grands-pères : morale et identité ». Ça parle de la mort et de la lecture de Jankélévitch (j’en suis au milieu du tome 2 du Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, j’avance de quelques pages quand j’arrive à m’endormir éveillée, ce geste qui consiste à aller de son propre gré jusque dans son lit au lieu de s’endormir sur le canapé, ou sur la table, le nez sur des copies). Ce n’est pas spécialement marrant mais on y meurt beaucoup, en série. Je ne sais pas encore si ce sera de façon chronologique, ou sur la ligne passé-présent, passé-futur en passant par le présent et toutes mes morts imaginaires, ou alors à rebours. Je n’en ai pas écrit une ligne, en vrai. J’ai des tas de notes griffonnées, des bouts du Goût de l’Apocalypse qui devraient trouver leur place là, en s’ajustant, une mort sur canapé, l’influence de Jérôme Bosch pour les couteaux et les détails, et aussi j’ai un cahier Clairefontaine bleu, couverture cartonnée, petit format 192 pages lignes anglaises, 1996-97, je m’en souviens très bien, le germe est là, il faut juste le retrouver dans la boîte métallique qui est à la cave. Il y a là-dedans des mots et des faits importants.

Ce sera généalogique. Si j’osais, je l’écrirais en forme d’arbre. D’ailleurs, je vais oser.

Enfin, pas en arbre, en fleur, dont les pétales se détachent parce que le moment est venu. Contrairement à l’homme, dont la mort est souvent brusque, la fleur, surtout si c’est un camélia, s’étiole lentement.

Mon souci est que ce ne soit pas morbide, mais vivant.

Je voudrais que ce soit un phénomène. En bon français, une apparition. L’ombre d’une fleur qui se fait lumière. Les pétales tombent et le soleil luit. Lyrique.

On comprend pourquoi je m’impatiente, en ce moment. C’est ce truc qui veut que je l’écrive, et qui me gratte dedans. Depuis 96, quand même. Je lui dis, pour le calmer, qu’il va falloir encore attendre, que je ne vais pas pouvoir le sortir d’un coup. Je ne suis pas Zeus, et ce n’est pas Athéna.

Mais évidemment, c’est Athéna quand même. Guerre et intelligence. Identité et morale. Fille de.

(Athéna, c’est moi. Mais en plus Scaliger quand même. En plus Alice, surtout.)

Pays des identités plurivoques, mais d’une morale solide. Aussi solide que le dos d’un chat. Ses griffes et ses oreilles.

Il va falloir que je mette un peu d’ordre guerrier, que je me fasse général de toutes ces voix. J’essaie de faire attention mais ça crie fort là-dedans, parfois.