S’accomplir ? Non. Plutôt danser.

Nous ne savons jamais tout à fait qui nous sommes. Nous présentons au monde, qui change lui aussi, un visage changeant. Qu’y a-t-il de commun entre la petite fille blonde que j’étais à deux ans, mignonne, charmeuse et bègue, pour qui son père, qui menait une thèse à l’EHESS, arrêta son travail et devint, quelques temps plus tard, un prof, parce que dans les années 1970 on ne lui proposait pour sa fille que des méthodes de rééducation qui lui semblaient barbares, qu’y a-t-il de commun entre elle, et moi ? Et cette enfant sage, toujours en jupe, en sixième, qui adorait les pulls en laine et lisait Le Roman de la Momie de Théophile Gaultier, et partit en Allemagne, à Francfort, aux vacances de Pâques, avec sa cousine à l’aller dans le train, mais seule au retour pour les huit heures de train, affrontant les douaniers – les trains s’arrêtaient encore, dans les années 80, à la frontière – les douaniers allemands en habit vert qui lui nouaient le ventre à l’intérieur à cause des récits de tragédie familiale, collective ? Faut-il dire que cette petite fille de dix ans allait à Francfort pour passer une semaine avec sa meilleure amie de primaire, dont le père avait obtenu un poste à l’Institut Goethe ? Faut-il y voir l’amitié, comme moteur ou comme quadrature de son armature intérieure ? Ou la famille ? Comme tout le monde, en somme. Faut-il signaler que ce milieu où elle a grandi valorisait les Lettres et les Arts et l’intelligence et la révolution intérieure des âmes bienveillantes qui s’unissent et s’organisent pour donner au monde une meilleure impulsion ? Ou non ? Ou est-ce ce qu’elle a voulu garder ?

Je me souviens encore d’avoir été une adolescente aux longs cheveux châtains, trop grosse et bouffie de colères contenues. Je me souviens d’avoir été insomniaque et ingérable. Je me souviens d’avoir lu tout Proust à quinze ans, en ne dormant pas, comme j’avais lu tout Zola en classe de troisième. Par mesure de protestation. Le milieu qui valorisait les Lettres et les Arts était pris à son propre piège. Bien sûr, j’ai eu une affiche avec la photo de Rimbaud dans ma chambre. J’aimais aussi Mylène Farmer à la passion.

Quelle cohérence y a-t-il entre la fille de seize ans qui tombe amoureuse d’une camarade de classe dont la drôlerie masque mal la timidité gauche, la fille de dix-sept qui s’éprend d’un bravache au grand coeur parce qu’il est blond et porte des costumes bleu pétrole et l’emmène à la Flèche d’or, à des concerts où ils dansent comme des fous, quelle cohérence entre la discrète étudiante en classe préparatoire, qui lit des heures entières à Beaubourg, et la fille qui file acheter aux Galeries Lafayette un boa en plumes d’autruche véritables, pour quoi elle se ruine, évidemment, et qu’elle crame en allumant une cigarette au cours d’une soirée mémorable qui sentit le poulet roussi ?

Qui est cette prof de banlieue parisienne, vivant en couple homo, pacsé, heureux, attendant une petite fille portée par sa compagne, vivant au rythme des forums militants, syndiquée, et qui avait abandonné sa voiture au profit des transports en commun, au nom des huiles essentielles, de la production bio, des noix de lavage et autres alternatives au monde forclos qu’on lui propose ? Qui est cette femme aujourd’hui, qui n’est plus prof de la même façon, dans un lycée de ville, maman à mi-temps, partageant son toit avec un grand blond, et qui alors qu’elle méprisait les clubs de sport, se rend dans une salle de gym trois fois par semaine ? Et adore sa voiture ?

Qui est cette personne à la sexualité changeante, à l’habitat déménageant, aux engagements éphémères – bien que ses engagements politiques ou écolos durent chaque fois trois voire cinq ans-, qui fut cette femme et qui sera-t-elle ? Est-ce qu’elle réfléchit, au moins? Est-ce que ses choix sont motivés?

L’être moderne ne peut se définir par l’habitat. Peut-on dire d’elle qu’elle est parisienne, par essence ? D’aucuns le prétendent, en riant. Ces vingt dernières années, elle a vécu en Banlieue bétonnée, en Centre-ville de province dans un vieil habitat, dans un Village campagnard de 700 âmes, en Banlieue verte et chic, en Centre-ville de province dans un habitat neuf. Jamais à Paris. Peut-on la définir par sa carte d’identité ? Une carte d’identité nationale n’est pas un trait d’identité suffisamment précis. Suis-je alors définie par mon lieu de naissance, ou par un je-ne-sais-quoi d’insaisissable, peut-être un goût pour les livres, le bavardage amical autour d’une bière, qui ferait de moi une parisienne, et une étrangère en contrée d’ailleurs ? Ailleurs aussi, on lit et on bavarde.

L’être moderne ne se définit pas bien. L’être tout court se définit assez mal, point suspendu entre tout ce qui fut, et tout ce qui sera. Par définition, le présent est insaisissable. Du monde dans lequel je vis, qui me permets d’exercer ma pleine liberté, je me retrouve dans la posture à peine croyable qui consiste à me définir moi-même. Le poids des héritages et des conventions est là, mais il est mince. L’atavisme familial peut être vu comme un cadeau, parfois un fardeau, jamais une prison : on peut avancer avec. Je peux imaginer qui je veux être. J’ai même la faculté de changer.

Pour s’accomplir, il faut savoir qui l’on est. Je vois cela comme une plante, en graine, qui s’accomplit en fleurissant : les deux petites feuilles vertes, les ramifications successives, et plus tard, la fleur : tout cela était en germe. Mais un être humain, a-t-il ainsi une essence dont il est porteur, au préalable ? Magie du petit haricot physique qui devient petit humain, avec ses bras, ses jambes, et parfois ses cheveux à la naissance, et ses dents, les premières, de lait, comme les secondes, déjà prévues à l’intérieur des gencives. Peut-il en être ainsi de ma vie toute entière ? Je ne crois pas.

Pour s’accomplir, il faut donc à la fois savoir qui l’on est, quel est notre matériel de départ, mais surtout qui l’on veut être. (« Deviens qui tu es », etc). S’accomplir est acte de volonté, qui consiste à faire de soi-même un objet de réflexion et de travail : j’accomplis non un acte, mais j’accomplis « moi », je le façonne, je le rabote, je l’étire, je le malaxe, et puis j’en fais quoi ? Je l’expose dans un musée ? Je le donne au monde, en objet d’admiration ? Ce n’est pas possible. Parce que le devenir n’a de cesse d’advenir. Je ne peux pas faire de moi un objet stable. Je peux accomplir l’acte de gravir une montagne, prendre une photo de moi au sommet ou en garder le souvenir. Mais je descendrai de la montagne. Ou c’est la mort – notion de perfectum.

Oh ! Sophie, vieille amie, toi qui veux t’accomplir, que veux-tu exactement ? Réaliser des potentialités jusqu’ici laissées à l’état de dormance ? Nous ne pouvons pas vivre tous nos possibles. Par définition, vivre ma vie, c’est renoncer à toutes les autres. Ce repas que je mange m’interdit les autres menus. Je choisis sur la carte du restaurant. Nous vivons cette époque-là : abondance des possibles, vie à la carte. Eh ! Jouissons-en. Je préfère des milliers de fois cela au menu unique que réservaient bien des sociétés à nos aïeux.

Oh ! Sophie, vieille amie, ma liberté implique ma responsabilité, et ça tu le sais, je peux passer vite là-dessus. Bien que ce soit le plus sérieux. Mes enfants, je les ai voulus, et j’en suis responsable jusqu’au bout. Mon métier, c’est un engagement auquel je me tiendrai – sinon, je démissionne, mais tant que j’y suis, je le fais honorablement. Car ma liberté est action. S’il s’agit seulement de rester indécis, englué dans une fausse liberté qui serait abstention, suspension de l’action au motif qu’on veut laisser devant soi tous les possibles – mais qui voudrait de cette vie-là ?

M’accomplir. S’accomplir.

Il est toujours temps de s’accomplir. C’est ce que nous faisons en permanence, jouant dans l’espace étroit qu’est le présent. Mais de quelle complétude parlons-nous ? De quel complément ajouté à soi-même ? Qu’est-ce que cet accomplissement ?

Tu sais, vieille amie Sophie, qu’il y a en nous autres humains ce manque que nous portons comme un vide, pour les uns, les tristes, comme un appel, pour les autres, les enthousiastes, les mystiques et ceux qui cherchent. (Et l’on peut changer de camp, ou nuancer).

Tu dis, Sophie, je veux m’accomplir, et tu dis : « s’accomplir : faire ce pour quoi on pense être réellement vivant ». Je te réponds : je ne crois pas à ce discours de missionnaire. On n’est plus à l’époque des Croisades – du moins, je l’espère -, et l’on est, hélas, à l’époque du développement personnel, du coaching, du « moi » comme sujet de conversation, comme objet d’attention. Or c’est un moi vide, c’est bien le problème que nous posent tous ces conseilleurs en amélioration du « moi ». Ils nous disent : accomplis-toi, fais ce que tu veux, réalise-toi, etc, etc. Ils pensent soigner l’impression d’être malheureux (je me permets de dire cela, oui, et j’ai même failli écrire : ils pensent soigner le choix d’être malheureux) par la réalisation de nos désirs. Mais sommes-nous réductibles à nos désirs, à nos rêves? Faut-il vraiment les agir, ou sommes-nous plus complexes que ça? Se connaître soi-même, est-ce vraiment écrire ses rêves, la liste de ses envies, sur un bout de papier, et go! action!

Or, de toute façon, nous agissons. Nous accomplissons, nous devenons ce que nous faisons, nos actes nous changent et nos décisions modifient nos actes. Perpétuel devenir, qu’interrompra à coup sûr la mort, mais comme nous ignorons quand, – mors certa, incerta hora – nous dansons.

Je pique à Jankélévitch l’idée du rubato.

S’accomplir, se finir, se réaliser, c’est trop dangereux. C’est surtout bête. C’est impossible. Accomplir un travail, finir un gâteau ou un poème, finir la vaisselle, réaliser un projet, soit. Autant d’actes qui nous construisent, mais n’oublions pas que la demeure est un perpétuel devenir. Work in progress. Que cette expression anglaise contient de malentendu, pour un francophone. « In progress », cela veut juste dire « en cours », pas « en progrès ». Nous progressons peu, si ce n’est étymologiquement, en avançant sur la route, pas à pas. Devenons-nous meilleurs au fil des gâteaux que nous cuisinons, des poèmes que nous écrivons et des jobs que nous assumons ? Progressons-nous ? Je ne sais pas. Je sais que nous apprenons ; je sais aussi que nous désapprenons; je suis sûre que nous vieillissons, et que la vie suit son cours. Nous réalisons quelque chose, et ce quelque chose n’est pas nous. Le « moi » qui accomplit cela abandonne aussitôt cela sur le bord de la route, et cela ne lui appartient plus. Le gâteau est dévoré, le poème lu ou enfoui dans des carnets, le job est fait, plutôt bien ou plutôt mal, ou entre les deux. « Moi » ne peut pas être objet d’accomplissement.

Est-ce qu’on a besoin d’un « projet de vie » ? Non. On a besoin de projets, car l’homme est acte. (De projets, et pas seulement de rêves.) Du concret sur la table, pour apprendre et désapprendre. Pour devenir ce que nous sommes.

Et je crois que c’est beau, cette danse entre ce que je fus, ce que je serai, ce à quoi je me réfère dans mon passé, héritages et apprentissages, ce tri et ce choix constant de ce sur quoi je focalise mon attention. Je crois que cette danse a son rythme, et sa cohérence. « Moi », c’est ce pas suspendu. C’est léger, et ça crée. « Une force qui va » !

Pleurer

Il faut un accompagnement musical. La nostalgie est une plante fragile, elle a besoin qu’on l’accompagne.

C’est un art délicat.

De belles larmes coulent lentement; distillerie doucement sonore.

Tout ce qu’on a perdu ne reviendra pas. Tout ce qu’on n’a pas connu restera là. Peut-on l’admettre avec élégance? Doit-on pousser le souci de soi jusque là?

On fera pousser des plantes. On les arrosera.