Liste de peurs anciennes et maintenant

Nos peurs n’ont rien de singulières, trop primitives, ancrées dans l’animal en nous. Je suis une fille, avec des peurs de fille. Des peurs de proie, venue de l’enfance, venue des seins poussés tôt, venue du chemin vers le lycée où j’allais en sixième, des peurs d’enfant jetée dans le monde par ses seins, comme beaucoup d’autres petites filles, des peurs de petite parisienne dans la jungle des portes du métro, et qui apprend vite à distinguer ces peurs objectives de ses cauchemars d’enfant; peur de l’alcoolique sous la porte cochère; peur du type au chien qui marche de guingois; plus loin, peur de l’indien fou qui vend les journaux dans sa guérite verte; puis là, on peut compter sur le soutien de la boulangère, prends garde à toi, fillette, que Dieu te garde, elle connaît ma mère en semaine et mon père le dimanche pour les croissants; peur du vieux lubrique assis sur le banc, en face du foyer sonacotra, toujours, tous les matins, et ses réflexions ça pousse, ça pousse, son rire si moue gênée, donc pas d’émotion, rien, je respire; marcher vite dans la rue du matin; mes autres peurs de fille la nuit, plus tard, il s’agit toujours de marcher vite mais sans courir pour ne pas attirer l’attention; la peur quand quelqu’un crie la nuit; quand quelqu’un crie j’ouvre toujours la fenêtre, mais tu arrêtes de t’inquiéter pour rien?, non, je n’arrête pas; la peur de l’agression; la peur d’être suivie; la peur quand je suis suivie, le geste pour attacher les cheveux, d’un coup, la peur d’avoir oublié l’élastique à cheveux toujours glissé dans la poche extérieure du sac à main; la peur du groupe de cons, la peur des vieilles sorcières qui hochent la tête en laissant faire; la peur de l’alcool qui rend fou et des couteaux; la peur qui s’étend de la ville aux forêts, la nuit, et pire aux aires d’autoroute, même maintenant quand je descends et que l’importun, à la machine à café, au nez des caméras et de l’indifférente caissière, insiste pour me raccompagner à ma voiture, peur qu’elle ne se verrouille pas assez tôt; peur de ne pas savoir prendre sur moi, être aimable, distante, lisse, désexualisée, robotisée, dire non calmement, peur de ne pas rester calme; peur de basculer dans la brutalité.

Il y a des hommes en qui on peut avoir confiance, heureusement. Il y a même les féministes par inadvertance, comme dit Emma Watson.

Je suis sortie du sujet, sortie de la contrainte. Il faut un paragraphe d’au plus 25 lignes; il faut qu’il soit aiguisé; il faut qu’il y ait accumulation. Compression, accumulation, acuité. Et je me suis laissée déborder, happer.

Qu’est-ce qui me fait peur?

La peur d’être suivie; la peur d’être suivie jusqu’à la portière de ma voiture, raccompagnée par un importun qui m’a abordée devant la machine à café, sur l’aire d’autoroute, insistant; la peur d’être suivie dans la rue; la peur d’être une proie, bien que j’attache mes cheveux et que je me tienne droite, fière, sereine, que je ne rase pas les murs; peur de ne pas savoir courir assez vite, de ne pas trouver le mot apaisant. La peur d’être mordue; le chien, le chien surtout si c’est un berger allemand, mais pire encore si c’est un bull terrier, pourtant chien sociable et gentil mais c’est irrépressible; peur d’être mordue par une ombre ou un zombie, la nuit, avançant sans bruit dans le couloir, au moins trois nuits durant après un épisode de The Walking Dead, de n’importe quel film de vampires, ou avec des requins; peur d’être mordue et dévorée avec les intestins qui débordent du ventre; peur d’avoir les yeux mangés. Peur des doigts malformés d’ E.T., dans le film, peur des doigts boudinés par la maladie et la vieillesse; peur des ongles des vieux; peur d’être enterrée vivante et de gratter, dedans, les ongles en sang et la mort par asphyxie, plus tard, après avoir bu mon propre sang en suçotant mes doigts; peur du souffle froid qu’on sent, quand on descend les cercueils dans la tombe; peur du crâne de sanglier que mon père gardait à la cave, trophée de chasse ancien; peur des masques; peur de perdre mon visage.

Le souvenir fut saisissant

Tokyo2Au Palais de Tokyo, l’expo de Sugimoto donnait à voir cette magnifique sphère de bois peinte; le petit panonceau indiquant que cet objet était la même sphère qui était descendue vers Monsieur Jourdain, à la fin du Bourgeois gentilhomme, cet énorme Monsieur Jourdain qu’incarnait Louis Seigner et j’étais petite, c’était la première fois que j’allais au théâtre et c’était pour Molière, les ors du Théâtre-français et Louis Seigner qui dansait autour de cette sphère avec ses drôles de babouches roses et hurlait « Mamamouchi! » en levant haut ses petits bras courts, et c’était si drôle et poignant à la fois, la scène si peuplée que ça en donnait le vertige, les serviteurs étaient vêtus d’un drap-soie gris souris; et rose, rouge, suant, hurlant d’orgueil et de joie « Mamamouchi » était le roi.

Tokyo1Il était là question d’un monde mort.

Trente-trois histoires commençant par : « Aujourd’hui, le monde est mort. Ou peut-être hier, je ne sais pas. » (Je n’ai pas envie de m’essayer à écrire une de ces lettres à mon tour : je laisse cela à un moment où je ferai cette tentative, cet exercice, un temps de partage que je garde en suspens pour mes élèves. Ils sont chanceux, je dois m’en persuader, je vais être chanceuse aussi, je dois m’en convaincre, je n’arrive pas à savoir qui a écrit « Enseigner, c’est avoir le devoir d’espérer »).

Sugimoto nous met face à la mort de l’espèce humaine, avec une délicatesse bouleversante. Le cimetière où se promener, lampe électrique à la main quand la nuit est tombée, est peuplé de fossiles et souvenirs si bien choisis que la sépulture est plaisante. De quoi sommes-nous responsables? De cela. De ce monde. Le cimetière, nous nous y promenons déjà. Reste à l’habiter en vivants plutôt que morts.