Du goût pour le soleil

DeauvilleSur la longue plage normande, à la fin du coucher de soleil somptueux, il arrive que les spectateurs applaudissent, l’été. Tant nous sommes les adorateurs du soleil.

Deauville, Trouville : mon goût pour ce bref espace de la côte normande, qui exaspère pourtant nombre de gens parce que c’est une station de villégiature, et de ce fait elle a ses traditions, ses glaces Martine Lambert, ses paillettes, Les Voiles et les Vapeurs, ses casinos, ses courses de chevaux, son marché, ses poissons, les boutiques Hermès et autres pignons sur rue, le Printemps de Deauville et le Monoprix de Trouville. Et des gens en mélange.

Mais ce qui importe, c’est le soleil. La longue plage, et ce soleil dont Marguerite Duras disait qu’il était seul digne celui de Calcutta. Le soleil avec ce qu’il faut de nuages pour qu’on se rappelle à chaque fois quel miracle c’est, nous sous ce soleil, face à ce soleil, et cette seule chose qui nous soit sûre : le soleil, demain, se lèvera.

Ceux qui savent le mieux tout cela, sont les oiseaux. Ils occupent le ciel. Ils sont le bruit de Deauville : sonnent l’accueil, fond sonore, manquent ensuite au souvenir né des photos. Les goélands tournoient, s’appellent; crient plus fort encore que les mouettes, volent plus vite que les sternes et les hirondelles. Ils se posent sur la plage, dans la ville. Ils apprécient qu’il y ait des humains pour oublier de la nourriture sur la plage ou les bancs; volent parfois un maquereau ou une sole à même les bacs en polystyrène, au marché aux poissons. Ils n’ont peur de rien. Ils nous invitent chez eux, nous observent.

Et quand nous applaudissons, ils saluent de l’aile. Car le soleil, s’il tourne, c’est grâce à eux.

 

Un oiseau sur la branche

(Une photo de Joop Lieverse)

Ami, viens! car ton problème, je le fais mien. Et mieux encore, je le fais voler en éclats jusqu’à la lune, d’un revers de main. Nous boirons dans ce jardin. Comme l’oiseau sur la branche, comme ta main près de ma main, sans trop penser au lendemain.

Ce soir, je vote pour la simplicité d’une émotion douce. Pour sa fraîcheur sur nos tempes. À l’amitié.

 

Comparer des traductions

Le matin, quand je me lève, je lis des traductions, ou plutôt des réflexions sur des traductions. Je suis fidèlement, étape après étape, André Markowicz qui chemine dans Hamlet et partage son travail sur Facebook. Je reste fascinée devant les variations comme ici, sur Brodsky, quand le Clavier Cannibale (Claro) annonce la sortie d’un livre où plusieurs traductions du texte figurent. Cela risque de rejoindre, dans ma bibliothèque, « L’égal des dieux », cent traductions du poème de Sappho qui commence par cette expression (ou pas, ça dépend de la traduction), un poème d’amour en tous cas, cent poèmes réunis par Philippe Brunet, et une page blanche à la fin où j’ai noté ma traduction, pour finir, la traduction finale, mais au crayon puisqu’il y faudra forcément revenir.

Aux élèves (les latinistes) il faut apprendre à comparer les traductions. Il y a des plans tout faits pour leur faciliter la réflexion, du prêt-à penser : l’une privilégie le fond, l’autre la forme; un tel cherche à conserver au texte son étrangeté ou son exotisme du temps passé, en utilisant un vocabulaire ancien ou qui fait tel, tel autre au contraire transpose, essaie de trouver des expressions contemporaines pour actualiser réflexion ou récit.

Et puis on traduit : parfois faire voeu de transparence, nous aussi; parfois au contraire s’imposer, comme traducteur. Proposer, dans ces perspectives, plusieurs versions. Travail passionnant. Cette année, je n’enseigne pas le latin (petit drame, c’est chacun son tour au lycée).

Il n’empêche que je me demande ce qui me plaît autant, d’où vient ce goût de la traduction. C’est ce plaisir du chemin guidé. J’avoue, j’admets que j’aime cette soumission au texte original. J’aime cette impression ensuite de prendre mon envol, de m’en libérer. A chaque fois, cette impression d’oiseau qui picore avec précision, puis nourri, se défait de ses chaînes. Les oiseaux connaissent parfois les cages, mais jamais les frontières.

La prochaine fois que j’ai des élèves en classe, ne pas leur donner le prêt-à-penser. Leur expliquer d’abord que comparer des traductions, c’est observer ce que c’est la fraternité humaine. Ces esprits qui se penchent tous sur le même texte, avec voeu de fidélité, et empruntent des voies si différentes, en exerçant leur liberté. C’est beau comme une utopie réalisée, la singularité dans le même, les voix multiples dans le même chant. Leur passer la 9ème symphonie, pendant que j’y suis. Non, peut-être pas. Là, je délire. Ou pas.