Cette souris bleue qu’est le bonheur

Baelo ClaudiaRécit de voyage : nous sommes partis. La voiture n’était pas tout à fait pleine, malgré les deux enfants, le chat, l’homme, les maillots de bain et de quoi camper. Tout a paru simple. Le chat a ronronné pendant 1500 kilomètres. Il a accepté joyeusement de se délasser les pattes avec son harnais sur le dos, et quelques mètres de laisse, au camping, s’est habitué aux chiens. Les enfants ont appris à monter leur tente. Le premier soir, nous avons dormi quelque part sur les rives de l’Adour, dans un camping doux, herbeux ; le deuxième soir, c’était plus loin, sur le sol caillouteux de Caceres. L’Espagne offrait son ciel bleu, sa chaleur sur sol jaune, ses ponts parfois sur un rio à sec, ou bientôt à sec, parfois ses oliviers pailletés sur sol rouge. Puis nous fûmes à Tarifa.

Tarifa, c’est le bout du monde, c’est le bout de l’Europe, c’est en face du Maroc, c’est le pays du vent. Tarifa, c’est un espace protégé et ouvert, une longue plage de sable jaune qui s’envole et pique les membres, oblige à fermer les yeux, quand le vent est fort; Tarifa, c’est des oiseaux en nombre, c’est une réserve, des cigognes en grand nombre en juillet, les jeunes attendant le bon vent pour passer le détroit de Gibraltar, mais toutes sortes d’oiseaux. Tarifa, c’est le ciel, lever les yeux, jeter une poignée de sable au vent : ponante, levante, le nom des vents y a de l’importance.

Et mon corps dans le train rêvant de Tarifa. (C’était lors des jurys, avant, il y a longtemps.) Et mon corps de retour rêvant de Tarifa.

Tarifa, c’est la plage et le soleil, les enfants heureux de jouer. Cette année, c’était les tablées nombreuses, les houles, les amis venus à Tarifa, les nouveaux amis, Tarifa.

Tout a paru simple. Sur sa planche, l’aile à la main, le vent dans l’aile au ciel, l’homme s’est fait oiseau. Moi aussi je me suis initiée au kitesurf, au plaisir du corps qui s’arrache à l’eau, à la pesanteur, à la légèreté de faire corps avec le vent.

Tarifa, sa plage longue, les vaches sur la plage, les hippies, les animaux partout, les barrières qu’on saute, et la ville très ancienne de Baelo Claudia (photo ci-dessus) depuis très longtemps on sait que c’est ici l’ultime paradis, théâtre ouvert face à la mer, liberté des oiseaux.

Le chat a voyagé avec sa souris bleue, celle qui se laisse facilement prendre, celle avec qui tout parait simple au chasseur.

Au vent

Vol des oies sauvagesCi-dessus l’époque révolue, la fin du mois dernier, le vol des oies sauvages.

Ci-dessus quand le ciel bleu, pur, ouvrait la voie aux oies.

Ci-dessus quand les traits lumineux menaient à l’aventure.

Ci-dessus quand le ciel.

Ci-dessus quand nos yeux.

Ci-dessus quand existaient les prières.

Ci-dessus quand on se sentait dessous, petit, ensemble.

Ci-dessus quand on croyait encore.

Ci-dessus quand.

Maintenant l’ombre, la nuit, les dessous de l’hiver, la brume égale, les pulls, la laine qui enferme, le gris du bitume, l’absence de fièvre qu’on vérifie du revers de la main, le monde sans horizon mais le monde horizontal, la brume qui ne se lève pas, pas d’image mais ce coton autour, moins d’aspérité, moins de formalisme, pas vraiment de hauteur, pas vraiment de départ.

Et cette phrase qui murmure, celle qui vient de ci-dessus, qui ne commence pas, ne s’achève pas, mais dit :

au ciel de nos ailleurs.

Pourquoi je m’appelle Scaliger

Ce n’est pas mon vrai nom. Je suis une vraie Alice. Mais Scaliger est un nom choisi, mon vrai nom qui a de véritable son invention – comme on invente un trésor. J’aime mon nom de famille, mais que voulez-vous, je suis femme, et j’ai épousé mon nom de Scaliger comme on épouse un livre, une profession, voire, dans certains cas, un mari.

Le manuscrit que vous ne lirez pas sur ce blog, celui qui m’occupe le matin, plus rarement le soir, c’est l’histoire de ce nom : Scaliger. L’histoire d’une Alice qui descend de Jules-Joseph Scaliger, lui-même fils de Jules-César Scaliger. Cette famille de la Renaissance qui (attention, vous n’aurez ici que quelques informations wikipédiesques, l’imaginaire un peu délirant mais fécond que j’associe à ce nom fleurit sur les pages du manuscrit en cours), famille qui mêle érudition, allégations orgueilleuses – descendre de César, qui lui-même avait Vénus, la déesse, en lointaine ancêtre; érudition et batailles savantes, de bonne et de mauvaise foi; connaissance des plantes et empoisonnements à Vérone; chaire à l’université et voyages pour fuir, rencontrer, disputer, se fâcher, se réconcilier, soigner, parfois guérir et parfois tuer; eh bien ce sont mes ancêtres. D’ailleurs, dans ma famille, on ressemble à ça : on sait beaucoup, on dit savoir plus encore, parce qu’on sait vraiment autre chose, qui a trait au mystère. Le tout, c’est de bien cerner le mystère, mieux vaut y entrer accompagné, mais seul, on peut le contempler en marchant tout autour. Comme un lac de montagne, vous voyez. D’ailleurs, j’y cours. Au lac de montagne : froid en son centre, étrangement pur, attirant, brillant; petit joyau des cimes. Pour y plonger, mieux vaut s’appeler Scaliger – ou être un oiseau, bien sûr.