L’été fantastique, 5 (je suis curieuse de la suite)

Ci-dessus, la pochette de l’album de Thelonious Monk, Underground. Dans ma tête, c’est à peu près autant en bordel, et il est très difficile de trouver une entrée de dictionnaire.

« Pour un dictionnaire » (l’atelier de François Bon)

CHAOS – Il y avait cet extra-terrestre à l’écran, et non ce n’était pas normal, personne n’avait pu le désirer ou le rêver comme on rêve d’un lapin blanc ou d’une princesse aux cheveux soyeux, ou d’une souris rigolote qui parle, c’était un être laid, aux doigts affreux, au cou maigre, et qui ne répondait plus à l’organisation du monde répertorié, qui ne répondait plus aux catégories, déclenchant une vive angoisse; derrière ses doigts venait une lumière blanche, artificielle, qui interrogeait; il saisissait la lumière, et il n’y avait pas de réponse. L’angoisse du chaos revint quand la frontière d’entre les vivants et les morts s’effaça, le pire étant un épisode de {Buffy contre les vampires}, où l’héroïne est si malheureuse d’avoir perdu sa mère qu’elle cherche à la faire revenir, or sa mère n’est plus sa mère, mais un être modifié, défiguré, méconnaissable. Le monde de l’héroïne s’effondre du dedans, et dans mon grand livre bleu de la mythologie, il y avait aussi cette lumière blanche par-derrière, venue en ironie disperser ses rayons sur l’image du chaos, l’image bouleversée, les rochers au ciel et les pierres.

 

L’été fantastique, 3 (juste avant l’automne)

« Aller perdu dans la ville » (je rattrape l’atelier d’été de François Bon!)

 

Je suis partie dans Deauville, la grande avenue, le Centre des conférences et la lavande sur le muret, la statue de la fille juste devant la piscine, les planches, le chemin vers le poney-club, et je continue, je continue parce qu’aujourd’hui ce n’est pas la mer, la mer n’est plus possible, les vagues, le ressac, les cris heureux des gens, ce n’est plus possible puisque j’ai des soucis, des soucis et des angoisses, où donc vont les gens quand ils ne sont pas heureux, c’est ce lieu qu’il faut que je trouve, la nuit on les noie comme des chiots en trop, sous les lustres clairs, on les noie dans l’alcool, et dans les intestins fluorescents circule l’alcool hystérique, transformant chacun en une bouteille de mezcal, l’alcool fort avec un ver dedans, les intestins en ver luisant noyé dans l’alcool autour et les gens en forme de bouteille, mais là, je cherche le champ de courses, je vais parier, il y avait l’affiche hier devant la gare, c’est à quatorze heures, le départ, il faut arriver en avance, Deauville-La Touque, un hippodrome c’est grand ça ne peut pas se rater, des chevaux et des vans pour les transporter, je vais à La Touque, d’un pas assuré, j’ai trente euros en poche, le dix du mois, et comment ai-je pu faire preuve de tant d’imprévoyance, il m’en faut dix fois plus, ce n’est pas une somme si considérable mais il me les faut, l’avenue s’allonge, perpendiculaire à la mer à qui je tourne le dos, j’avance d’un bon pas, les villas sont plus petites, certaines portes sont sous le niveau de la rue, construites alors qu’ici vivaient des pêcheurs, on y accède par six marches et la fenêtre de la cuisine donne sur le mur qui soutient le trottoir, à force d’avoir voulu faire passer des calèches, des chevaux, des jockeys, de l’argent qui roule ici jusqu’à la mer et jusqu’aux courses, des femmes en chapeau, c’est un signe alors j’avance, il me faut un signe, un coup du sort, audaces fortuna juvat, logiquement l’hippodrome ça devrait être tout droit mais je ne le vois pas, je suis bien à droite de la gare, à droite la mer dans le dos, des villas un marchand de tableaux, j’ai laissé les supermarchés, pourtant c’est grand un hippodrome, si je tourne à gauche je vais retomber sur la gare et si j’arrive trop tard je ne pourrai pas parier, il y a tout le temps de petites courses, des annonces, des cris, on peut parier tout l’après-midi mais j’ai décidé que j’allais gagner à quatorze heures, j’ai décidé que quatorze est le dépassement du treize et j’en ai besoin pour le quatorze du mois, quatre jours, j’observe l’homme au borsalino, est-ce qu’il joue, dois-je le suivre, j’entends des chevaux, les fers, je me retourne mais ce n’est que la police municipale montée, je voulais des chevaux, des chevaux de course, des vrais, je ne veux pas leur demander, ça doit être tout près, je reprends l’avenue silencieuse et arrive à un cinéma, j’ignorais qu’il y avait un autre cinéma que celui qui se trouve à l’arrière du Casino, un cinéma dans une villa, devant du gazon outrageusement vert, ça fait nouveau riche; les trente euros brûlent ma poche; l’homme au borsalino entre dans un resto; je ne connais pas ce quartier; pourtant la ville n’est pas grande; j’enrage de ne pouvoir miser à l’heure; j’ai encore le temps; j’ai trente euros, c’est plus que rien, qu’un sac plastique, qu’une bâche; moins qu’un cheval ou qu’un borsalino; mais où est cet hippodrome? les villas ont des murs blancs, elles me semblent toutes pareilles, et j’attends une brèche, je la guette d’un pas rapide, pas très sûr, inquiet, je guette l’interstice, l’ouverture, là où il y aura plus de ciel que de murs, j’ai un pari à faire, c’est urgent.

Du goût pour le soleil

DeauvilleSur la longue plage normande, à la fin du coucher de soleil somptueux, il arrive que les spectateurs applaudissent, l’été. Tant nous sommes les adorateurs du soleil.

Deauville, Trouville : mon goût pour ce bref espace de la côte normande, qui exaspère pourtant nombre de gens parce que c’est une station de villégiature, et de ce fait elle a ses traditions, ses glaces Martine Lambert, ses paillettes, Les Voiles et les Vapeurs, ses casinos, ses courses de chevaux, son marché, ses poissons, les boutiques Hermès et autres pignons sur rue, le Printemps de Deauville et le Monoprix de Trouville. Et des gens en mélange.

Mais ce qui importe, c’est le soleil. La longue plage, et ce soleil dont Marguerite Duras disait qu’il était seul digne celui de Calcutta. Le soleil avec ce qu’il faut de nuages pour qu’on se rappelle à chaque fois quel miracle c’est, nous sous ce soleil, face à ce soleil, et cette seule chose qui nous soit sûre : le soleil, demain, se lèvera.

Ceux qui savent le mieux tout cela, sont les oiseaux. Ils occupent le ciel. Ils sont le bruit de Deauville : sonnent l’accueil, fond sonore, manquent ensuite au souvenir né des photos. Les goélands tournoient, s’appellent; crient plus fort encore que les mouettes, volent plus vite que les sternes et les hirondelles. Ils se posent sur la plage, dans la ville. Ils apprécient qu’il y ait des humains pour oublier de la nourriture sur la plage ou les bancs; volent parfois un maquereau ou une sole à même les bacs en polystyrène, au marché aux poissons. Ils n’ont peur de rien. Ils nous invitent chez eux, nous observent.

Et quand nous applaudissons, ils saluent de l’aile. Car le soleil, s’il tourne, c’est grâce à eux.