Chien écolo


Le temps passe, notre beau chien a trois ans – et la prise de conscience collective est grandissante, conscience de la nécessité de faire attention au monde qui nous entoure, à ne pas gaspiller nos ressources, à ne pas polluer notre précieux environnement. Pour le dire de façon plus positive : être attentif à ce qu’on fait, agir en ayant conscience de l’effet de nos petits gestes, chercher le bon équilibre dans notre rapport au monde qui nous entoure.

Je suis hallucinée par le consumérisme aveugle de certains humains. Parce que, ne nous leurrons pas, c’est la guerre. Il ne peut y avoir que conflit, entre ceux qui, comme moi, pensent qu’il faut moins consommer, et ceux qui consomment, à commencer par les vendeurs qui sont les premiers consommateurs, achetant les produits qu’ensuite ils font circuler, les vantant, les plébiscitant. Ils sont dans leur rôle!

Mon histoire de chien n’est qu’un petit épisode emblématique de la grande lutte entre Dame Nature et Dame Economie. Et j’ai pris mon parti, comme vous l’aurez compris.

Mais qui sont ces gens qui achètent jouets en plastique et gamelles sans fin, au lieu de choisir un duo de gamelles en grès ou en métal une bonne fois pour toute? Qui sont ces gens qui font des kilomètres et des kilomètres en voiture pour sortir leur toutou, au lieu de fréquenter les chemins de leur environnement le plus proche? Bien sûr qu’on peut se promener, découvrir, explorer de nouveaux endroits – mais, question d’équilibre, il y a l’ordinaire, et l’extraordinaire.

Oh! je peux répondre. Ce sont des gens qui n’ont pas beaucoup réfléchi, et, poussés par la séduction d’une photo dans un lieu nouveau, « aimant la nature », « et les animaux », ne pèsent pas leur empreinte carbone.

De même, ils oublient qu’on peut fabriquer de très chouettes jouets avec trois fois rien. On trouve par exemple plein d’idées pour transformer un vieux jean en corde à tirer. Les exemples fourmillent pour qui s’en préoccupe – mais quand le cerveau a été conditionné à associer « aimer son chien » à  » acheter des trucs pour le chien », il n’est pas facile de se mettre à penser autrement.

Pourtant, quand un chien a besoin de promenade – tous les jours, donc!- consacrer deux fois vingt ou trente minutes à rouler, c’est autant de temps où toutou ne se dépensera pas. Oui, ça peut valoir le coup pour retrouver des copains, ou passer un grand dimanche de promenade avec ses maîtres! Fi des interdits. Mais un peu de bon sens (et de prise en compte du bilan carbone).

Shampoing, nourriture, jouets… Laisses, friandises, colliers… Tous ces objets qui ont pris des cargos et pollué l’océan, par là-même… Ces croquettes venues d’outre-atlantique et dont les étiquettes peuvent afficher sans vergogne des dessins vaguement « nature », alors que les législations ne sont pas les mêmes qu’en Europe. (Je pense en particulier au saumon, qui, outre-Atlantique, peut être nourri au maïs OGM, contrairement à ce côté-ci du même océan, si j’ai bien tout suivi).

Pour ma part, je nourris mon chien avec des croquettes européennes. Et bien souvent avec de la viande, du riz et des haricots verts (on appelle ça la « ration ménagère », je crois). Je le lave avec un shampoing solide, un shampoing pour chien, bien sûr. C’est toujours ça de plastique en moins, comme pour les humains! Et j’en achète tout près de chez moi, savonnerie artisanale et commerce local…

Eh oui, il y a conflit. L’ère du « chacun fait comme il veut » se heurte à la nécessité de faire attention à notre bien commun; les sur-consommateurs inattentifs ôtent leur part d’avenir à leur prochain. Discours culpabilisateur, castrateur, agressif – ô combien! Mais si ce ne sont pas les discours qui font changer les comportements et bouger les lignes de force, peu à peu, à quoi arriverons-nous?

Je pourrais en dire autant des fans de mode et autres consommateurs invétérés de vêtements; de ceux qui achètent des jouets technologiques à n’en plus finir. Ce que j’aimerais, c’est qu’une prise de conscience advienne et que le flux incessant des marchandises venant en cargo s’amenuise, de façon à ce que chacun soit libre, et fasse ses petites entorses au régime collectif dans la joie! Qu’on n’ait pas besoin d’une dérogation sur un formulaire pour dire : « Tiens, ça vous dit qu’on aille se promener avec Médor à 40 km de chez nous? Il y a un grand lac, une forêt qu’on ne connaît pas…! ». Qu’on n’ait pas besoin de sortir son carnet de tickets de rationnement du plastique avant de décider que si, finalement, on prend ce tapis pour chien recouvert de PVC parce que ce sera plus pratique dans la voiture, avec le chien mouillé.

Le risque est grand que l’inconciliable advienne.

Dormir est un défi

en cette période. Mais cette nuit, j’ai dormi (contrairement à la précédente, où j’avais lu de 3 heures du matin à je ne sais quand, une journée que j’avais commencée en dormant, une journée finalement active mais décalée, une journée où je n’avais pas eu le temps de venir écrire ici).

Dormir, la non- activité la plus animale et la plus banale qui soit.

La période de passivité et d’abandon absolu. Ici, temps de suspens, temps de tendresse infinie pour tous les êtres avec qui j’ai dormi. Mes enfants. Mes animaux. Et ceux dont la confiance est rare, surtout quand il s’agit de s’y glisser avec eux, les rares amours de ma vie. Que j’ai aimé regarder dormir. Et à qui un pluriel ne convient assurément pas.

Jamais, au bout de trente jours de confinement je peux dire jamais je n’avais connu de période où les contraintes temporelles soient si peu présentes. Même l’été! Il y a les rendez-vous, pour ceci et cela, les invitations à dîner, la vie, la vie comme elle va. Mais là, le corps prend le dessus et commande aux horloges. Dormir, ne pas dormir. Tentez de garder un rythme, nous dit-on. Ah, je ne sais pas, c’est vain, tout cela. Chez moi, c’est devenu un zoo. Les humains s’y sont faits reptiles étendus au soleil. Je vis avec un alligator. Je suis devenue une tortue.

Devenir un animal qui sait lire l’heure, peut-être. Ou changer d’animal. Qu’est-ce que j’aimerais bien devenir? Lézard, mouche? Héron du ciel? Où dorment-ils, et quand, les hérons?

Tribute to Jean Genet : des hommes et des arbres; Splendid’s

Le chemin de l’atelier d’écriture, je l’ai repris. Du coup, je cours très souvent vers le Théâtre. Avant-hier, vers l’atelier, en haut, dans la salle de répétition; hier, vers le spectacle, en bas, dans les gradins. Etc, etc.

On y joue cette semaine « Splendid’s ». Eh bien, mon humble avis c’est un contraste tirant vers l’ennui. Dans cette mise en scène, on commence par la diffusion du film « Un chant d’amour ». C’est un beau film. L’enjeu est donc que les acteurs, la mise en scène, ensuite, soient à la hauteur. La scénographie est esthétisante; ça fonctionne visuellement assez bien, la grande image; d’assez beaux moments comme le shooting final, les corps au ralenti. Mais quelle idée de dire le texte en anglais! C’est abominablement soporifique. Et lue, la langue de Genet en perd toute sa musique. C’est surtout que cet anglais lent sonne faux. Alors soit, Genet, c’est kitsch. Par plein de côtés. Mais mon oreille de spectatrice – et un spectacle vivant s’adresse à des spectateurs vivants, contemporains – est habituée aux séries américaines, aux « you guys » (qui dit : « you boys »? personne, même pas dans les bars gays). Ah! Arthur Nauzyciel, toi le metteur en scène du CDN d’Orléans que j’admire. Eh bien, tout allait, sauf le choix de l’anglais, et de cet anglais-là, trop académique, trop loin de celui qui connote pour nous la violence, le polar, tout ça.

Au début de ce spectacle, j’étais heureuse comme la parisienne exilée en province que je suis : le film commençait par « L’entrepôt / Vous présente / « , me rappelant mes soirées rue Francis de Pressensé, me disant : « Nous aussi, ici, on a de vraies soirées, riches et inventives! Quelle audace! Quel défi que de commencer par ce film! ».  A la fin du spectacle, la provinciale que je suis, critiquant volontiers les parisiens snobs, se disait : « Quelle drôle d’idée bizarre, ce choix de l’anglais, de cet anglais lent ». Quel dommage.

J’ai peut-être été déçue parce qu’on m’avais dit que c’était génial, la veille au soir. Ce fut le moment où l’on se décidait à faire se rencontrer le lyrisme et le fait divers. C’est ainsi que (lire ci-dessous) je rendis hommage à Genet. Ce n’est sans doute pas non plus tellement à la hauteur. La prochaine fois, j’essaie d’écrire en anglais.

Pour passer d’un registre à l’autre, cliquer là. Because I will cry. Life is sadness. And the trees in the air are the response to nothing. Because we forgot. All will be forgotten. And your face is the wind. I can speak kitsch too.

Je marchais dans la nuit à côté des étoiles.
Le ciel, c’était la nuit, et l’enfer, c’était moi.
J’ai buté sur un corps. Non; une vieille branche.
Il y avait des arbres au fond de ce jardin.

Il y avait des fleurs car c’était le printemps. Les branches traînaient là, de l’automne dernier. Autour de moi, tout refleurit, pensais-je. Autour! De moi le soleil mort d’un enfer à jamais pourri.
Je marchais dans la nuit à côté des étoiles. Le ciel ne tournait pas.
Et dans l’enfer vital, là où tout refleurit, un cri a déchiré le silence.
L’air était tiède. Le cri aussi.
C’était un homme vieux, de la bave au menton, huée suante, hagard. Attaché à une grille de métal, abandonné. C’était beau. Je me suis arrêté, contemplant en silence les arbres qui montaient, prières muettes, vers le ciel creux, sexes dressés vers la bouche accueillante et tiède d’une divinité baveuse. J’ai regardé l’homme, vieux, tordu, adroitement soumis, noble encore dans sa souffrance; l’esclave de Michel-Ange, celui qu’on voit en pierre; les poignets révulsés; son épaule ploie, son échine à son cou forme un dernier rempart; ainsi l’homme vieux, tordu, à sa grille attaché, qui n’a plus à offrir au ciel que quelques gouttes.
J’ai caressé doucement son visage. Ses poches étaient vides, retournées. Il ne dit rien. Le pied de l’arbre voisin était nu; on lui avait volé sa grille, posée contre le muret. L’homme y était attaché, dépouillé de son portefeuille. Mais l’arbre, lui, était nu, obscène et nu – ses racines d’enrager de tant d’insolence et frémir du bonheur de l’air tiède et de sa candeur.
Je marchais dans la nuit à côté des étoiles. Je cherchais la vie, et elle était en bas. L’instant se dilatait tel un vieux camarade.