Tribute to Jean Genet : des hommes et des arbres; Splendid’s

Le chemin de l’atelier d’écriture, je l’ai repris. Du coup, je cours très souvent vers le Théâtre. Avant-hier, vers l’atelier, en haut, dans la salle de répétition; hier, vers le spectacle, en bas, dans les gradins. Etc, etc.

On y joue cette semaine « Splendid’s ». Eh bien, mon humble avis c’est un contraste tirant vers l’ennui. Dans cette mise en scène, on commence par la diffusion du film « Un chant d’amour ». C’est un beau film. L’enjeu est donc que les acteurs, la mise en scène, ensuite, soient à la hauteur. La scénographie est esthétisante; ça fonctionne visuellement assez bien, la grande image; d’assez beaux moments comme le shooting final, les corps au ralenti. Mais quelle idée de dire le texte en anglais! C’est abominablement soporifique. Et lue, la langue de Genet en perd toute sa musique. C’est surtout que cet anglais lent sonne faux. Alors soit, Genet, c’est kitsch. Par plein de côtés. Mais mon oreille de spectatrice – et un spectacle vivant s’adresse à des spectateurs vivants, contemporains – est habituée aux séries américaines, aux « you guys » (qui dit : « you boys »? personne, même pas dans les bars gays). Ah! Arthur Nauzyciel, toi le metteur en scène du CDN d’Orléans que j’admire. Eh bien, tout allait, sauf le choix de l’anglais, et de cet anglais-là, trop académique, trop loin de celui qui connote pour nous la violence, le polar, tout ça.

Au début de ce spectacle, j’étais heureuse comme la parisienne exilée en province que je suis : le film commençait par « L’entrepôt / Vous présente / « , me rappelant mes soirées rue Francis de Pressensé, me disant : « Nous aussi, ici, on a de vraies soirées, riches et inventives! Quelle audace! Quel défi que de commencer par ce film! ».  A la fin du spectacle, la provinciale que je suis, critiquant volontiers les parisiens snobs, se disait : « Quelle drôle d’idée bizarre, ce choix de l’anglais, de cet anglais lent ». Quel dommage.

J’ai peut-être été déçue parce qu’on m’avais dit que c’était génial, la veille au soir. Ce fut le moment où l’on se décidait à faire se rencontrer le lyrisme et le fait divers. C’est ainsi que (lire ci-dessous) je rendis hommage à Genet. Ce n’est sans doute pas non plus tellement à la hauteur. La prochaine fois, j’essaie d’écrire en anglais.

Pour passer d’un registre à l’autre, cliquer là. Because I will cry. Life is sadness. And the trees in the air are the response to nothing. Because we forgot. All will be forgotten. And your face is the wind. I can speak kitsch too.

Je marchais dans la nuit à côté des étoiles.
Le ciel, c’était la nuit, et l’enfer, c’était moi.
J’ai buté sur un corps. Non; une vieille branche.
Il y avait des arbres au fond de ce jardin.

Il y avait des fleurs car c’était le printemps. Les branches traînaient là, de l’automne dernier. Autour de moi, tout refleurit, pensais-je. Autour! De moi le soleil mort d’un enfer à jamais pourri.
Je marchais dans la nuit à côté des étoiles. Le ciel ne tournait pas.
Et dans l’enfer vital, là où tout refleurit, un cri a déchiré le silence.
L’air était tiède. Le cri aussi.
C’était un homme vieux, de la bave au menton, huée suante, hagard. Attaché à une grille de métal, abandonné. C’était beau. Je me suis arrêté, contemplant en silence les arbres qui montaient, prières muettes, vers le ciel creux, sexes dressés vers la bouche accueillante et tiède d’une divinité baveuse. J’ai regardé l’homme, vieux, tordu, adroitement soumis, noble encore dans sa souffrance; l’esclave de Michel-Ange, celui qu’on voit en pierre; les poignets révulsés; son épaule ploie, son échine à son cou forme un dernier rempart; ainsi l’homme vieux, tordu, à sa grille attaché, qui n’a plus à offrir au ciel que quelques gouttes.
J’ai caressé doucement son visage. Ses poches étaient vides, retournées. Il ne dit rien. Le pied de l’arbre voisin était nu; on lui avait volé sa grille, posée contre le muret. L’homme y était attaché, dépouillé de son portefeuille. Mais l’arbre, lui, était nu, obscène et nu – ses racines d’enrager de tant d’insolence et frémir du bonheur de l’air tiède et de sa candeur.
Je marchais dans la nuit à côté des étoiles. Je cherchais la vie, et elle était en bas. L’instant se dilatait tel un vieux camarade.

Arbre du renouveau

Arbre du renouveauL’arbre tombé est plus blanc que les autres. L’arbre tombé est la cachette des animaux les plus petits. Dans la neige, loin des pistes, on peut distinguer les traces des sauts des mouflons, et des chamois aussi, qui finissent par laisser une piste large d’un pas, arrivant à une petite zone plate où ils boivent l’eau fraîche du ru, c’est un mot qu’on emploie peu mais là il fait sens, c’est celui qui vient : un peu d’eau qui arrive en toute petite cascade, ni un torrent encore moins un ruisseau, mais ce surgissement sautillant dans la neige, un ru. Près de l’arbre, ce sont d’autres traces qu’on observe : les bonds des lièvres, et d’autres traces plus petites encore, celles des animaux qui se dépêchent de se mettre à l’abri avant le sommeil, la neige est fraîche, la première grande chute date d’une petite semaine, le soleil est encore là, les rigueurs de l’hiver véritable sont encore à venir. Les campagnols se fraient des chemins minuscules, vers l’arbre tombé, ils ne dormiront pas, ils commencent leurs galeries sous la neige, au ras de sol, ce sont de vraies villes et il ne faut pas les déranger, les hardis bâtisseurs. Les hérissons, les plus prudents, les plus fragiles, dorment déjà, aux premiers frimas. Et l’arbre mort est l’abri attentif et sûr.

Je n’arrive pas à trouver de source sûre sur l’origine du mot « abri », si ce n’est qu’il apparaît en français dans les années 1170. Alors je crois qu’il dérive du mot arbre. Et qu’ici se fêtent tous les cycles, tous les voeux, et toutes les protections.

L’arbre-nuit

Arbre lumineux

C’est un lieu d’où les arbres ont fui. Ils se sont amenuisés, se sont confondus avec le tracé de l’allée, les fuseaux parallèles des grillages. C’est le jardin des Tuileries, dans la paix d’un soir de novembre. Plus haut, sur la place ovale, celle de la Concorde, les voitures tournent, les cars s’arrêtent pour voir les lignes blanches et rouges des phares éclairés, sur la grande avenue. En contrebas, dans le jardin, les arbres se taisent. Ils attendent la mort de la ville. Ils prendront leur revanche, dussent-ils attendre encore longtemps. C’est long, une vie d’arbre; ça a des rejetons.

Est-ce pour les narguer? Est-ce pour les distraire? Les jardiniers du lieu leur offrent de la lumière, des distractions, la nuit. Peut-être veulent-ils les convaincre ainsi d’abandonner tout espoir de révolte, tout passage à un ordre qui serait meilleur pour eux.

Il y a un manège, qui tourne, lumineux, pour mieux les enivrer du temps qui passe, pour qu’ils oublient de compter les ans, depuis la domination royale, les grilles autour de leurs racines, les révolutions qui ont permis au peuple de s’abriter aussi sous leurs branches, les passants qui parlent toutes les langues, à présent, et écrasent le sol de leur pas admiratif.

Il y a un arbre de lumière, un arbre fait de caissons métalliques lumineux. La ville peut même les remplacer, si elle veut. Leur sève est dérisoire. Leurs petites maladies, et même les saisons, et même la chute des feuilles et qu’il faille les ramasser, des corvées, des contraintes. On peut les narguer, ces arbres. On peut embaucher un artiste pour les remplacer, pour leur faire de l’ombrage. Leurs branchages font pauvret.

Je m’arrête. Je me sens solidaire des arbres. Je regarde ces lumières; elles ont leur beauté aussi; je sais que je vis dans un monde empli de manèges éclairés, d’émissions qui tournent en boucle, d’écrans bleus; je sais qu’on me nargue, parfois, moi l’imparfaite, en me demandant si une machine, un enregistrement, ne ferait pas mieux, aussi bien, mieux sans doute, de fait. Je m’arrête; j’admire cet ordre. Et ne peux m’empêcher de me demander si un autre ordre ne me serait pas plus favorable – à moi, aux simples arbres, à ceux qu’ici on oublie.