Lectures en vrac

Emprunté hier, fini de lire ce matin La littérature dans estomac de Pierre Jourde, lecture rapide, de toute façon je savais au départ ce qu’il allait dire et qui est très simple : une littérature un peu exigeante est difficilement compatible avec une littérature de grande consommation, et un certain nombre de figures médiatiques sont des écrivains dont les oeuvres sont davantage destinées à être vendues, offertes, possédées, exposées dans un rayonnage de bibliothèque, qu’à être lues. Moi-même, mon engouement pour Christine Angot (je me souviens être allée acheter son livre dans une librairie du Quartier latin, La Hune, je crois, il y avait une soirée dédicace, il faisait froid), cet engouement s’est évanoui après la lecture, à cause des pages copiées du dictionnaire. Je n’y voyais pas vraiment de distance critique, ni une lanterne, mais une simple vessie sans lumière. J’étais déçue. On ne m’y a pas très souvent reprise : j’emprunte beaucoup de livres, du coup, je veux vérifier par moi-même. Et puis, ce genre de livres a bien le droit d’exister, comme il y a des vêtements pour bobos et des milieux-de-gamme. Le livre de Jourde a du moins le bon goût de formuler des critiques particulières, d’offrir un chapitre de lecture à chaque auteur dont il cerne le caractère éphémère, et le temps lui a donné raison : Sollers est bien mort (je ne sais pas ce qu’il en est en ce qui concerne son corps, mais ses livres, c’est sûr), et j’ignore qui est la Pascale Roze dont il parle, et son Chasseur Zéro, mais c’est ainsi, il faut la Horde, comme dirait Bolaño, la Horde de tous les livres comme autant d’arbres, de tentatives d’aller à la lumière, pour que parfois, un chêne auguste étende son feuillage pour les siècles à venir. Il n’est pas interdit d’essayer, d’y croire, voire de s’y croire arrivé, quand des succès ou des prix semblent vous donner raison. L’indulgence pour les auteurs, le jugement pour les oeuvres.

Sinon, j’ai lu un livre de Jean d’Ormesson, je n’avais jamais essayé d’en lire, c’est Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit qui m’est tombé sous la main, à la bibliothèque; léger, agréable à lire, pétillant (pour reprendre le cliché sur l’homme), de petits chapitres courts et précis, j’ai sauté quelques pages pour arriver à la fin, sa vie comporte pas mal de péripéties liées à l’histoire, donc cela fait un assez bon matériau, c’est un peu comme converser avec ma grand-mère, et s’étonner encore et toujours des surprises de l’existence, de l’humour des hasards de la vie. Une soirée pas désagréable, ça ne se dédaigne pas tout à fait.

J’ai lu Satori à Paris, de Kerouac. Là encore, l’auteur prend une petite tranche de sa vie, et nous la raconte. C’est fou ce que j’ai comme amis qui veulent me raconter leur vie : d’Ormesson, Kerouac… Hop, retour à la bibliothèque, une demi-soirée (le texte est court).

J’ai également lu Pilules bleues, un bande dessinée de Frederik Peeters. On l’aura deviné, c’est contemporain, c’est autobiographique. Mais vraiment touchant, parce que l’auteur ne parle de lui qu’en ce qu’il est confronté, par la bande, comme une boule de billard qui n’a rien demandé, au départ, sur le tapis vert, à cette maladie qu’est le sida, et qu’il découvre hanter sa vie, sans être atteint lui-même. Bref, il y a lui, et l’articulation avec un thème précis en ce pays, en ce monde. Je n’ai pas pleuré, comme me l’avait assuré la bibliothécaire, mais c’est un bon livre.

Relu aussi La désobéissance civile, de Thoreau. On ne sait jamais, ça peut toujours servir, par les temps qui courent. Quand j’y songe, ça aussi, c’est autobiographique, avec le récit de la nuit passée en prison, avec un brave garçon, en regardant le fleuve Concorde passer paisiblement au loin. Mais ça ne dégage pas le même type de vibration.

Ajout de ce lundi 19/12 (j’ai décidé de vraiment noter ce que je lis) : ai lu un recueil de nouvelles de Sylvain Tesson, ce matin, pas lu en entier, Une vie à coucher dehors. Je m’attendais à quelque chose de plus aventurier et de plus autobiographique, et suis donc prise au piège de ma propre contradiction, puisqu’il s’agit de nouvelles de fiction; beaucoup de vocabulaire du lointain, de Géorgie, de Russie, qui donne une sorte de réalisme à la Maupassant; mais aussi un caractère terriblement artificiel qui m’a fait penser à de bonnes rédactions de quatrième, avec effet de clôture, chute. Voilà : entre le scolaire et le Maupassant. Du coup, moi qui m’attendais à une sorte d’échappée ésotérique qui me donnerait l’impulsion d’aller voir plus loin si l’herbe était plus froide, jaune, verte, j’ai songé au modèle de pull que j’ai du mal à finir de tricoter.