Continuant à avancer sans me relire

Hier soir, en me couchant, je songeai donc que j’ai grandi dans l’impossibilité du bonheur : inaccessible, et surtout ne donnant rien à raconter. Que dire? Parfois, on m’enjoint, ainsi, de donner des nouvelles : que dire? Il n’y a que les soucis qui se racontent, se développent, s’emmêlent comme des contrariétés en pelote, mais que dire, si j’ai tricoté sans encombre au coin du feu, en bavardant, un petit whisky sur la table basse, le chien au pied, le chat à l’épaule, dans la douceur d’un soir d’hiver? Voilà qui se décrit, qui se peint – les peintres sont souvent gens paisibles, patients, dont l’énergie est braise dans un feu intérieur. Et puis, ce n’est pas à représenter. Il n’y a rien à dire, pas d’obligation à dire – pour quoi faire? L’instant se suffit à lui-même.

En plus, la superstition voulait que le bonheur attire le malheur. Par compensation. Condamnés à vivre malheureux : parce qu’il le faut, parce que c’est le devoir de l’homme de souffrir sur terre, parce que c’est ainsi qu’on peut ensuite espérer que la roue tourne et que le bonheur viendra, si instant de bonheur se méfier : ça ne dure pas, ça attire la jalousie des hommes et des dieux, qui ensuite punissent et se vengent, ça ne doit pas arriver, c’est dangereux, c’est mal, et de toute façon c’est trompeur. Pire que tout : ça ne donne rien à raconter. Vraiment, il faut préférer le malheur.

Peut-être pour ça, qu’adulte, j’ai eu tellement de mal à me réjouir, même dans les moments les plus heureux. Même maintenant, j’ai peur d’une vengeance, de source obscure, incertaine, enfouie. Peut-être pour ça que, maintenant, j’aime tellement la compagnie des animaux, qui sont tellement loin de cette ligne du récit nécessaire, et qui jamais ne se vengent (ou quelque calcul un peu lointain). Peut-être pour ça. Pour coller à l’instant, peser dans le réel. Et m’offrir la possibilité d’avancer sans me relire tout le temps.

Suite de la parole qui déborde

Et alors, je me demandai pourquoi toujours se plaindre et à cause de quoi faire comme s’il ne m’allait pas, ce néant. Car c’est peut-être ça le bonheur, en tout cas une forme de bonheur béat, courir avec son chien, courir après le temps, courir après les copies qu’il faut corriger et courir dans les couloirs du lycée, toute imbue de mon importance, est-ce que ça ne serait pas une forme de bonheur, en plus, au fond, voilà je n’ose pas dire ce mot : propitiatoires, c’est le mot exact, j’exprime des plaintes propitiatoires, je gémis et je me plains parce que si je dis que je suis heureuse, ou quelque chose d’approchant, j’ai peur d’attirer le mauvais sort et la punition des dieux comme un gros arbre attire la foudre au milieu d’un champ. Bref! n’est pas J….. (je voulais écrire Johnny Hallyday, et viens de m’apercevoir que je ne sais pas écrire son nom, des pans de culture entiers me manquent), alors je rectifie avec ma vieille culture : n’est pas Jonas qui veut, il n’y a nulle Ninive à détruire et je ne crois pas qu’à mon sort quiconque apporte le moindre intérêt. Je puis être heureuse sans être peureuse. A moins que… Sauf si… Et si l’impossibilité d’écrire n’était que la malédiction que je choisissais, comme un paratonnerre, pour faire de ma vie un éternel inaccomplissement? Oui, c’est un peu tordu, mais peut-être digne de l’éducation que j’ai reçue. Je médite.

Rareté des mots

J’ai déménagé. J’ai écopé des objets, nettoyé des meubles et des sols, trié des vêtements et classé des livres. Il faudra encore monter des meubles. J’essaie de prendre des repères, nous essayons, ce n’est pas facile mais pas désagréable non plus. Nous avons une cheminée, garante de soirées douces. Ce matin, le chat n’est pas rentré, ce qui m’inquiète un peu. Juste à nos pieds, de l’autre côté de la levée, la Loire s’écoule, mouvante comme le chat, subtile et douce. C’est le creux de l’automne, les eaux basses, les herbes folles sur les rives. Le chien trouve une noix pour jouer. Bientôt j’aurai un bureau, fenêtre sur rêve. Les hérons habitent là aussi. J’aime qu’il y ait des oiseaux. La nuit, le ciel étoilé occupe tout le haut du monde. Il se déroule un monde où les mots sont rares, restent dans ma tête seulement, se formulent entre l’eau du fleuve chargée de sédiments et le ciel dégagé où luisent les pâles soleils. Je trouverai le temps, qui glisse entre les doigts, de déposer ici quelques poèmes, semblables aux feuilles mortes qui jonchent l’herbe du petit jardin. Je sais que mes semblables les ramasseront, et liront dans leurs veinures la carte mystérieuse qui relie l’eau du fleuve au ciel.