Continuant à avancer sans me relire

Hier soir, en me couchant, je songeai donc que j’ai grandi dans l’impossibilité du bonheur : inaccessible, et surtout ne donnant rien à raconter. Que dire? Parfois, on m’enjoint, ainsi, de donner des nouvelles : que dire? Il n’y a que les soucis qui se racontent, se développent, s’emmêlent comme des contrariétés en pelote, mais que dire, si j’ai tricoté sans encombre au coin du feu, en bavardant, un petit whisky sur la table basse, le chien au pied, le chat à l’épaule, dans la douceur d’un soir d’hiver? Voilà qui se décrit, qui se peint – les peintres sont souvent gens paisibles, patients, dont l’énergie est braise dans un feu intérieur. Et puis, ce n’est pas à représenter. Il n’y a rien à dire, pas d’obligation à dire – pour quoi faire? L’instant se suffit à lui-même.

En plus, la superstition voulait que le bonheur attire le malheur. Par compensation. Condamnés à vivre malheureux : parce qu’il le faut, parce que c’est le devoir de l’homme de souffrir sur terre, parce que c’est ainsi qu’on peut ensuite espérer que la roue tourne et que le bonheur viendra, si instant de bonheur se méfier : ça ne dure pas, ça attire la jalousie des hommes et des dieux, qui ensuite punissent et se vengent, ça ne doit pas arriver, c’est dangereux, c’est mal, et de toute façon c’est trompeur. Pire que tout : ça ne donne rien à raconter. Vraiment, il faut préférer le malheur.

Peut-être pour ça, qu’adulte, j’ai eu tellement de mal à me réjouir, même dans les moments les plus heureux. Même maintenant, j’ai peur d’une vengeance, de source obscure, incertaine, enfouie. Peut-être pour ça que, maintenant, j’aime tellement la compagnie des animaux, qui sont tellement loin de cette ligne du récit nécessaire, et qui jamais ne se vengent (ou quelque calcul un peu lointain). Peut-être pour ça. Pour coller à l’instant, peser dans le réel. Et m’offrir la possibilité d’avancer sans me relire tout le temps.

Espaces intermédiaires, et entre-deux

Entre mes mains se tournent les pages d’un livre acquis récemment à la Librairie (une pile de livres pour mes vacances, un mince opuscule pour faire un cadeau; j’ai un problème à régler avec les cadeaux de fin d’année, un problème qui s’appelle ma haine, versus babioles et absurdité. Fin de la parenthèse. Il y a plein d’êtres pour qui j’ai de l’affection et ferai donc un effort. Dans les heures qui viennent. Si j’y parviens.)

C’est un livre intelligent, et sensible. Presque autant que Airing (Airing est un cheval alezan.) Rédigé par Jean-Christophe Bailly, un humain dont la pensée comprend les différents espaces, leurs paysages. Le parti pris des animaux est un recueil d’articles; réflexion continuée dans le temps d’un homme qui se confronte aux énigmes, là, devant nous. Les animaux en font partie; plus précisément, ils sont vivants, variés et vivants, et posent devant nous l’énigme de la vie, de ce que c’est, de ce que ça recouvre et de ce que ça cache, la vie. « Nature aime se cacher », dit Héraclite, que Bailly cite. Et ça pense. (Il faut le lire, je ne vais pas résumer.)

Je pensais à mon goût pour la traversée des frontières. J’aime particulièrement certains animaux pour cela : passer du temps avec un cheval, c’est passer du temps sur cette frontière entre l’homme et cet animal-là; mieux définir, par différenciation, ce que sont profondément nos natures respectives; et tenter parfois la traversée, penser-cheval comme le cheval intelligent et sensible se met parfois à penser-homme. Le rationaliste obtus, c’est à dire celui qui part de sa raison, close, au lieu de partir de l’expérience et d’exercer sur elle sa raison, s’exclame en fin de non-recevoir « ce n’est qu’un animal », comme on jette un « ce n’est qu’un enfant », voire « ce n’est qu’une femme » etc. Ce qui n’empêche les rôles, les fonctions, les structures et les différences. Ainsi, clairement, Airing est un cheval capable de parfois penser-homme. Je garde pour moi les anecdotes.

Plus exactement, je les cache. Les humains, comme les animaux, oscillent constamment entre leur présence dans les cachettes, refuges, nids et maisons, et leur passage dans des lieux ouverts, prise de risque. (9 pages brèves mais efficaces chez Bailly à ce sujet). Je n’ai pas envie de me ridiculiser. Pour autant, je sais que ce que je préfère explorer, ce sont les frontières : n’est-ce pas curieux qu’on ose à ce point trancher la nature, si dense et variée et continue, sur nos cartes? Où commence et où finit exactement le fleuve, et le désert? Les bords de la Loire ne sont jamais où on les attend. Les îles se dévoilent, et se cachent, au fil des crues; les oiseaux se déplacent. On dit que le désert avance. Les plages s’ensablent, les falaises de la côte d’Albatre, au-dessus d’Etretat, tombent par pans.

Et je cherche la nuance. Ce bref espace intermédiaire entre la Loire et son bord. Cet espace insaisissable où l’homme et l’animal (du moins un humain et un animal) convergent, se retrouvent, un instant. L’espace où l’homme et la femme sont l’un et l’autre et pas tout à fait. Là où les définitions non pas explosent, mais se fondent, se coulent, se nuancent, s’ajustent. L’espace intermédiaire où cela se féconde et se renouvelle, où on invente des histoires, et des façons d’être-au-monde qui ne soient ni l’amour, ni l’amitié, ni la catégorie sociale, ni la taille, l’allure globale, le portefeuille ou la manière.

Je cherche la nuance, parce que c’est là que l’art est. Dans cet interstice du c’est ceci et presque cela mais pas tout à fait encore. Dans la traversée des frontières. J’aime les boîtes aux lettres, parce qu’elles sont dans les maisons et dehors à la fois. Les forums et les places à l’avant des palais, où se déroulent les tragédies; entre-deux, public et intime, avec les colonnes derrière quoi se réfugier. Les temples et les églises, sombres pour protéger les larmes, ouvertes à tous. Ces moments où l’on change, aussi. Tout à la fois ange, humain, et bête. Comme l’a peint Félix Labisse.

Voici l’image :

LeBonheurDEtreAiméFelixLabisse(Tableau de Félix Labisse; © Philippe Migeat – Centre Pompidou, MNAM-CCI (diffusion RMN) ; © Adagp, Paris; Source : Musée national d’art moderne / Centre de création industrielle ; Référence de l’image : 1990 CX 0480; bref c’est à Beaubourg qu’on peut le voir en vrai, ce tableau, au centre Pompidou.)

Ce tableau s’intitule : « Le bonheur d’être aimé ». Et je crois que c’est là que l’amour se tient : dans nos traversées et nos transformations; dans nos mélanges.