Liste de mes entorses

- à 7 ans, dans la cour, lors de la fête du collège où travaillait ma mère, en glissant sur un dénivelé. Je me souviens de la bassine d’eau salée où mon pied gonflé trempait. Sans doute de là Oedipe à l’eau. Cheville.

- d’autres fois, dans l’enfance, la cheville. Une fois en Bretagne, notamment : cheville, rocher qui glisse, attelle. Dans l’enfance c’est tout naturel.

- en classe de quatrième, foulure du poignet, en jouant (mal) au volley; la même année, cette fois une vraie entorse, attelle obligatoire. J’avais recommencé à jouer au volley.

- à 15 ans, au ski, genou gauche, ligament arraché. Me suis fait une excellente amie, qui m’aidait à porter mon cartable. Quatre mois en tout entre l’attelle, le strap, la rééducation.

- au printemps, en terminale : encore la cheville. Je garde souvenir de mon pull en crochet, que j’ai mis un soir pour un pique-nique place des Vosges, le seul vêtement assorti à l’attelle, avec une longue jupe, ça allait.

- 20 ans, roller, genou. Pfiou!

- 22 ans, des travaux dans une rue du 9ème arrondissement; je ne vois pas que cette plaque de bitume claire qui recouvre les trottoirs parisiens a été ôtée par un marteau-piqueur autour d’une plaque métallique; je glisse sur le dénivelé; cheville. Je reste dans le 9ème. Je me souviens, entre plein d’autres choses, y avoir fait un peu de kiné.

- ensuite, je crois que ça va. Je ne me souviens pas toujours.

- Souvenir d’un strap au genou, alors que j’habitais au 5ème sans ascenseur (mais avec vue sur hérons). Une chute dans le RER? je ne sais plus bien. Vers 28 ans.

- Une chute fameuse dans l’escalier, en portant deux valises d’un coup. Après coup, on se demande : mais pourquoi tant de hâte? Qu’est-ce qui pressait en ce petit matin? Pourquoi ai-je conduit alors que j’avais mal? Cheville; attelle; les béquilles au boulot; rééducation, comme à l’ordinaire.

- Encore le genou, en fermant la portière de la voiture, je tombe. Comment est-ce possible? La fatigue, assurément (je revenais d’une sortie scolaire au théâtre, le soir). Les 33 ans, aussi. Attelle au genou. Je refuse de retourner faire des séances absurdes de kiné, avec quelqu’un qui jette un vague coup d’oeil sur l’ordonnance et vous envoie faire des exercices sur une planche d’équilibre, parmi plein d’autres patients, à la chaîne; des exercices aussi intéressants que des lignes à copier.

- Entre-temps, je ne suis plus sûre. Je me souviens bien du « syndrôme du vendangeur » : restée assise en tailleur une semaine à lire et à écrire, je me suis coincée le nerf sous la rotule, au point de ne plus pouvoir bouger les doigts de pied. Vous pouvez en rire. Cette impression d’être en mousse plastique, comme ce bonhomme à étirer dans « La vie rêvée de Walter Mitty ». J’ai demandé à faire toute seule les exercices de rééducation.

- Tiens, là, 37 ans et un pique-nique sur les bords de la Loire; un creux dans l’herbe; cheville; attelle; rééducation. (J’aimerais un vrai kiné, quelqu’un qui soigne).

Et je ne peux m’empêcher de penser à la voyante, celle à qui j’ai tendu la main, à Rome. Celle qui m’a dit : Oh, vous venez de divorcer? (D’un autre côté, j’étais seule, un soir, à Rome. That’s a clue. Mais, tout de même, m’indiquer la date, c’était étrange. Ensuite, j’ai longtemps regardé mon doigt, la nuit, pour voir si même la nuit on aurait pu voir, par exemple, la trace de l’alliance?) Elle m’a recommandé d’insister, pour écrire. Et elle a conclu avec l’idée que j’avais bien de la chance, d’avoir comme seul souci surtout mes chevilles, et mes genoux, qui tournent parfois, hein.

Composition

032

Travail en cours sur « Comment sont morts tous mes grands-pères : le goût de l’apocalypse ». L’architecture devrait ressembler à ça. Il s’agit de la petite église de Germigny des Prés, un oratoire carolingien très ancien, construit aux alentours de l’an 803, 806, à peu près. J’y suis allée, seule, début mars. Je suis passée aussi à Saint-Benoît-sur-Loire. Parce qu’il y a une fontaine devant, que je comprends quand je m’assois au bord de cette fontaine Max Jacob, l’impression de sérénité qu’il a pu y ressentir, avec cette petite fontaine ronde posée là, et je sens aussi sous mes pieds la colère quand le sol boueux autour (car autour ce sont des champs) tremble sous le pas de l’armée bruyante venue l’arracher à ce lieu. C’est si petit. C’est un village. Dans l’abbaye, il y a une curieuse boîte aux lettres, si l’on veut laisser un message à Dieu, les moines transmettent.

Mais rien de tel à Germigny. Neuf carrés, quatre absides, une forme de croix grecque. C’est minuscule (d’où ma visite par un beau jour de mars, le lieu est à fuir quand en haute saison, des touristes s’entassent dans le temple minuscule). Les vitraux y sont d’albâtre. Peu de décors – que des symboles. C’est l’église de l’abstraction. On s’y élève en levant le nez, et par superposition. Pas de délire de hauteur, pas de couleur sur les côtés, pas de tableaux, pas de vitrail bleu, pas de rosace, pas de labyrinthe. Une mosaïque fascinante, ancienne. Trajet vers l’intériorité.

Transposer cela dans un texte, cela va être ardu. Je m’y attelle. Au départ, neuf carrés; au bout, l’intériorité. Vu de l’extérieur, cela semble d’une harmonieuse facilité.

germigny des présGarder l’émouvant, de cette composition.

Note de bas de page : par « intériorité », je veux parler de l’esprit, qu’on situerait géographiquement dans le corps. Il y a ici, sur le site des éditions POL, un texte de Bernard Noël qui dit tout le mal qu’il pense du primat du regard dirigé vers la télévision sur les autres formes d’usage de l’oeil; mais au début il reformule le mot « esprit » par la plus contemporaine « intériorité ». Pour ma part, je m’en vais réfléchir encore.