Le sens de l’histoire

Ceci est un tableau de Paul Klee, dont la source se trouve là.

C’est un lion qui lève ses ailes. C’est la surprise de ne pas s’envoler. On dirait que d’un coup, il comprend, il a peur. Et ce lion, c’est nous.

« Il existe un tableau de Klee qui s’intitule Angelus Novus. Il représente un ange qui semble avoir dessein de s’éloigner de ce à quoi son regard semble rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. Tel est l’aspect que doit avoir nécessairement l’ange de l’histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Où paraît devant nous une suite d’événements, il ne voit qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si forte que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse incessamment vers l’avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu’au ciel devant lui s’accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. »

— Walter Benjamin ( in Thèses sur la philosophie de l’histoire)

Et connaissant ce tableau, c’est lui qui je vis se superposer à la scène, à l’écran du fond de la scène quand les acteurs saluaient à la fin du spectacle, au Théâtre, après quatre heures des Particules élémentaires, un roman de Michel Houellebecq, mis en scène par un jeune homme nommé Julien Gosselin, Compagnie « Si vous pouviez lécher mon coeur »; tout un programme.

Quand j’avais lu ce livre, il y a un sacré bout de temps de ça, j’avais été surprise et déconcertée de ceux qui rejetaient le texte au motif qu’il aurait fait l’apologie des partouzes etc. Contresens total. C’est bien plus fin. C’est bien plus de la compassion pour ceux que leur vie a mené jusqu’à n’être en capacité que de trouver là leur seul bonheur, et l’implacable constat que c’est tempête et ruines. Ou qu’il serait conservateur. C’est bien plus fin. D’abord parce qu’il y a des choses à conserver, des héritages à recevoir et même à revendiquer. Et de toute façon, cet auteur ne pense pas tourné vers le passé, il pense tourné vers l’avenir, toujours, et écrit toujours des sortes de science-fiction. C’est un auteur de science-fiction. Comme un Orwell, un Huxley. Avec une vision juste et terrible. Ce ne sera pas « que » ça, mais ce sera ça aussi, c’est déjà en germe et déjà là, déjà germé, et c’est terrible. On peut aussi être lucide. On n’en a pas que le droit, mais le devoir.

Vraiment, cette soirée au théâtre, je n’ai pas perdu mon temps. La mise en scène est diablement intelligente. Les gestes et les mots sont pesés. Le discours est clair. La force de l’émotion est préservée. La poésie advient. Les moyens employés sont simples et ingénieux. Tout le texte ne saurait être là, mais l’ensemble est au service de nos consciences.

Cette pièce est l’ange de l’histoire, et le spectateur, une fois sorti, se tourne de l’autre côté, le sourcil circonflexe de la perplexité.

Les lions ont besoin d’ailes. Pourvu qu’elles soient assez grandes pour les porter.

 

 

 

Et vogue à présent!

Coquille de noix

Quand on est un chevreuil qui s’est lancé à toute allure contre la clôture et s’est pris la patte dans le maillage de fer, il convient de convoquer l’eau des rêves, une feuille de mandarine, une coquille de noix.

N’oublions pas qu’autrefois, il eut des saints pour naviguer dans des auges de pierre. Est-ce que c’était de la pierre ponce, je me demandais cela, tout en souriant aux railleries de Voltaire, au début de L’Ingénu. Brieuc, Méen, Quay, Philibert, et d’autres saints bretons. Rions. C’est un mode un peu étrange de navigation. C’est une drôle d’idée. Marcher directement sur l’eau, simplement, fait davantage sens. Pourquoi, en cas de miracle, s’encombrer symboliquement d’une auge de pierre supplémentaire? Autant préserver le pur miracle, et arriver à pied. A moins qu’il ne s’agisse de dire : sublimons l’auge, dépassons la vie agricole, arrachons-nous aux urgences de la matière.

Pour ma part je confesse un lien profond avec les chevreuils, les écureuils, et les animaux à pelage couleur d’écorce d’arbre chaud, et au regard inquiet. J’ai besoin qu’on me sauve. J’ai besoin qu’on me fabrique un moyen de m’échapper de là, fût-ce une coquille de noix. Fût-ce un rêve ou un livre; un arbre où grimper. J’ai besoin d’alliés, de protection, d’aides. Fût-ce une auge de pierre ponce, ou rêvée.

La nuit, je rêve d’Airing. C’est un cheval, un alezan, et son nom signifie : bol d’air, air libre, moment passé le nez au vent. Il est inquiet, puissant et doux comme savent l’être ces grands mammifères. Je rêve qu’il n’y a plus de pétrole ni d’énergie nulle part, et que nous partons, tous les deux. Nous allons chercher les enfants. Nous recrutons d’autres chevaux. Nous voyageons, longtemps, ce n’est pas facile. Nous dormons sous les arbres, dans les champs. J’ai un couteau, mon Opinel au manche violet, je dois en jouer parfois. Nous trouvons refuge, en Bretagne, dans un coin isolé que nous connaissons. Nous avons pris des outils, quelques vêtements, de la lecture. Nous faisons du feu dans la cheminée. Je m’occupe d’Airing, et les enfants de leurs chevaux à eux. Ils apprennent. Nous cultivons. Je veille à laisser en paix les chevreuils. Nous partageons nos noix avec les écureuils. Nous formons des groupes, des petits troupeaux. Mes cheveux ont cette même couleur que nous partageons, l’alezan, les écureuils, les chevreuils et moi. Nous ne voulons pas être des proies. Nous nous échappons. Nous savons le prix des noix, comme c’est important, ces petites choses, pour s’échapper.

Nous sauvons un chevreuil qui s’est pris la patte dans une clôture.

Tout est confus, car je suis aussi le chevreuil, seul Airing est Airing, qui veille sur moi avec son regard inquiet, puissant et doux. Il veille sur moi parce que je suis là pour le soigner, que je le nourris, et qu’il sait fuir, mais a compris qu’il ne sait pas toujours où fuir, qu’un humain c’est pratique, pour indiquer cela : une direction.

Je souffle sur la coquille de noix. Nous travaillons. Je monte Airing, pour aller surveiller l’espace, redresser les clôtures. Nous n’échappons pas à la vie agricole, aux urgences de la matière. Nous buvons l’eau du puits. J’indique une direction : celle du travail, de la vie.

Le chevreuil part sans se retourner.

Je ramasse une noix. Je la serre dans ma main, à l’écraser.

Et cela me réveille.

(Photo : LMN)

Quand viendra l’oubli

Cimetière abandonnéC’est un cimetière de cimetières, en contrebas d’un petit chemin. En face, la levée de la Loire, une butée continue pour éviter les longs débordements du fleuve. Tout autour, des champs. Sur ce terrain discret, on met les pierres tombales qui ne servent plus, pour faire de la place aux morts nouveaux, dans le village. On les garde encore un peu à côté des vivants.

Quel autre chef admettre, sinon l’oubli puissant.

Et cultiver en soi, parmi les ronces, sur un terrain discret, le goût de l’apocalypse.