Poème païen

Non, l’ennui n’est pas mort,

Mais il est en sommeil.

L’ennui pâlit plus fort

Quand revient le soleil.

Les oiseaux sont sortis,

Leurs chants peuplent les airs,

Les oiseaux sont sortis,

On croirait presque que le Ciel n’est pas désert,

Vois-tu.

Je doute pourtant, non, l’ennui n’est pas mort,

Mais il semble endormi.

L’ennui semble plus pâle,

Lorsque le soleil luit.

Revient la ritournelle,

Quand revient le soleil,

Et se peuplent d’espoir

Les cieux, les cieux, l’essieu

Du rouage sans fin des matins et des soirs.

Vois, l’éternel printemps me ferait presque croire.

L’ennui n’est pas mort,

Mais il est en sommeil.

L’ennui noir pâlit fort

Quand revient le soleil.

Un début de texte

VIE D’ADULTE DE REINE GEILUCE EN SEPT FRAGMENTS

1*

dans la rue, je fais pousser les cheveux des gens

je suis une licorne dans une clairière

je suis Mélusine

je parle à la forêt

dans ma main vient se nicher une mésange bleue

2*

Reine habite au 14ème étage. Il y a 21 étages.

Trois pièces.

Pour l’instant, l’appartement est presque vide. Reine dort. L’ancienne locataire a laissé une gazinière, qui fera l’affaire. Il y a le gaz, ici. Reine s’étire, fait bouillir de l’eau pour un café du soir. Elle n’allume pas la lumière. Le bleu discret sous la casserole, et en face, les autres appartements des autres immeubles. Ce n’est pas juste en face, il y a un grand parc pour enfants dans le rectangle central, entre les immeubles, ainsi que des allées pour rejoindre le RER. C’est plein de silhouettes : gris sombre au sol. Les gens marchent d’un pas pressé. Le rythme est plus lent derrière les fenêtres, ça bouge peu. Parfois, ça se lève. C’est d’un gris plus clair. Ça passe.

3*

les pieds nus sur le dos du cheval

Pégase

le lion de la Goldwyn Mayer

le pâté aux oeufs durs de ma grand-mère

le zombie ses dents la hache

le short vert Saint-Étienne

la bibliothèque rêvée comporte une échelle coulissante

un passage secret

4*

Si mes parents m’ont appelée Reine, c’est parce qu’ils pensaient à une pomme, la reine des reinettes. La démocratie permanente qu’ils imaginaient pour les temps à venir empêchait tout contresens sur mon nom. J’étais une reine parmi les autres fillettes, toutes reines, toutes pommes mignonettes, fruits égalitaires d’un monde de vivre-ensemble et partager-avec.

Jeune, tout naturellement, j’adhérais à pas mal d’associations, et dès mon entrée dans le métier d’enseignante, au syndicat, de gauche et majoritaire, le SNES.

Puis il y eut les grandes grèves de 2003. Je sais bien que c’est dangereux de parler politique, mais c’est intense, ce qui se joue là.

Lors des grandes grèves, j’ai suivi le mouvement, toute convaincue que mes parents, la génération de mes parents, ne pouvait qu’avoir raison. J’ai suivi, c’est ça le mot : suivi. Pris la suite de papa-maman-consorts, distribué ses tracts, « Non à la réforme des retraites », volé des draps dans les wagons-lits stationnés en gare de Vernon, peint dessus pour en faire des banderoles (comme si on manquait encore de tissu, comme dans les années 50).

J’avais 26 ans.

Je suis devenue misanthrope.

Le collectif m’a dégoûtée.

5*

il y a une treille où pousse un raisin vert

le chat chasse au bord du cours d’eau

je vole de fenêtre en fenêtre

les pieds nus sur le granit froid

l’écureuil tombe

je mange un citron

un livre à la couverture rouge bordeaux est posé sur le marbre d’une table de bistrot

6*

Reine boit son café très chaud, et pense au café de l’ange déchu des Ailes du désir.

Elle regarde, dans son bow-window, puisque ce balcon couvert était nommé ainsi dans on contrat de location, elle regarde au loin la toute petite silhouette de la Tour Eiffel, qui s’illumine à l’heure pile. Là-bas, il y a le monde de ceux qui sont sûrs d’eux. Elle, elle est en banlieue. La banlieue a besoin de repères. 23 heures.

Elle regarde le papier peint rose pâle, avec des motifs de bergère qui garde un mouton. Plein de bergères gardent autant de moutons dans sa seule cuisine. Elle n’ose pas encore allumer le plafonnier, se rendre silhouette visible parmi les silhouettes. Elle a froid.

Prière de Lilith en automne

J’ai vu le ciel mourir, et jaune,

Le soleil se lever matin;

J’ai mesuré la vie à l’aune

Du fier bonheur et des chagrins;

Je sais bien qu’ici-bas tout passe;

Et vient qu’au mitan de la vie,

On regarde mieux l’onde lasse,

Le sable vert, l’arbre jauni,

La barque aux rames qui s’effondre,

Le nuage rose et vert-de-gris,

L’ouragan des temps au loin gronde,

Souvent le ciel s’assombrit.

Pourtant moi j’ai du souffle encore,

Du souffle au corps et des envies,

Je sais que les mots qu’on adore

Sont des dieux au vent asservis,

Je sais qu’il n’y a pas matière

En moi, qu’il y a vent et ramassis

D’idées, de sens et de lumière

Qui filtre entre feuilles jaunies,

Je suis le vent et la poussière,

Je m’effiloche et je vieillis,

C’est doux, c’est de saison,

Prière de me laisser filer ma vie;

Quand viendra l’oraison dernière,

J’aimerais bien qu’au vent maudit

On livrât l’ultime poussière

Des mots que je n’aurai pas dit.

Ce sera l’antique oraison

Du ciel qui meurt au soir, et jaune

Se lèvera le vieux frisson

Du soleil qui chauffe les paumes.