Une forme de lassitude

C’est bientôt les fêtes, et je pense surtout à tout ce temps que je n’aurai pas – c’est une façon d’être pluvieuse et maussade.

Est-ce qu’avec quelques mots je peux transformer cette boue intérieure en or fin? Non, un marasme est un marasme.

Je suis, émotionnellement, épuisée. Je pense à ce temps que je n’aurai pas avec mes proches, qui ne sera pas suffisant, à ce temps que je n’aurai pas pour le travail, qui ne sera pas suffisant. C’est-à-dire – posons le diagnostic – que je ne parviens plus à vivre au présent, mais dans ce temps conscrit de l’angoisse, circonscrit par l’angoisse, dans un présent tendu comme un élastique sur le point d’exploser entre un futur inatteignable, et l’autre pile du pont, c’est un regard sur l’instant tel qu’il nous manque déjà avant qu’il a passé, un regard tellement nostalgique et triste qu’on a l’impression d’avoir vécu mille ans.

Le symptôme, c’est cette forme de lassitude qui me guette et me prend à chaque tournant, et fait que j’ai même du mal à faire ce que je dois faire pourtant.

J’ai quand même réussi à faire de (chouettes, très chouettes) cadeaux de Noël aux enfants. C’est important.

Et pour le reste, on verra! (Qui sait, avec un peu de sommeil…)

La tendresse

Aujourd’hui, j’ai envie de parler de mes animaux favoris. C’est un lien qui n’a rien à voir avec celui que l’on noue avec un humain : chien, chat, cheval, n’ont pas tellement de point commun avec les enfants (même si on les nourrit, je ne vois que ça; mais un enfant, on l’emmène vers l’indépendance, l’autonomie – pas l’animal), donc pas de substitution possible. Je balaie d’un revers de main les propos méprisants qui renvoient le propriétaire d’un animal à sa difficulté à dominer d’autres personnes, d’autres gens, comme s’il s’agissait d’assouvir un besoin d’affirmer sa supériorité. Par exemple, Diderot se moque ici, dans Jacques le fataliste :

« Jacques demanda à son maître s’il n’avait pas remarqué que, quelle que fût la misère des petites gens, n’ayant pas de pain pour eux, ils avaient tous des chiens; s’il n’avait pas remarqué que ces chiens, étant tous instruits à faire des tours, à marcher à deux pattes, à danser, à rapporter, à sauter pour le roi, pour la reine, à faire le mort, cette éducation les avait rendus les plus malheureuses bêtes du monde. D’où il conclut que tout homme voulait commander à un autre; et que l’animal se trouvant dans la société immédiatement au-dessous de la classe des derniers citoyens commandés par toutes les autres classes, ils prenaient un animal pour commander aussi à quelqu’un. « Eh bien! dit Jacques, chacun a son chien. Le ministre est le chien du roi, le premier commis est le chien du ministre, la femme est le chien du mari, ou le mari le chien de la femme; Favori est le chien de celle-ci, et Thibaud est le chien de l’homme du coin. Lorsque mon maître me fait parler quand je voudrais me taire, ce qui, à la vérité, m’arrive rarement, continua Jacques; lorsqu’il me fait taire quand je voudrais parler, ce qui est très difficile; lorsqu’il me demande l’histoire de mes amours, et que j’aimerais mieux causer d’autre chose; lorsque j’ai commencé l’histoire de mes amours, et qu’il l’interrompt: que suis-je autre chose que son chien? Les hommes faibles sont les chiens des hommes fermes. »

Mais ici, Diderot s’amuse. Souvent, le chien, c’est le symbole de la sensualité, dans beaucoup d’oeuvres (j’en cite deux exemples : la nouvelle de Tchekhov La dame au petit chien, et puis le tableau de Rembrandt qui porte le même titre). Les animaux nous relient à notre propre animalité, mais aussi à notre amabilité d’humains. Depuis que j’ai un chien, je parle davantage aux humains, aux autres propriétaires de chiens, et surtout je suis dans l’obligation de leur faire confiance : la plupart sont heureux que leur chien trouve un partenaire de jeux; parfois, on prévient : « Je retiens mon chien, il est trop stressé, je ne le laisserai pas jouer avec votre chiot aujourd’hui ». Les humains rompent avec l’anonymat des villes, les comparaisons, les dominances. On entre dans un monde où il faut se faire confiance, partager l’espace, se parler. Avec les animaux, pas d’hypocrisie possible, pas de faux-semblant : le langage du corps ne ment pas. J’observe nettement moins de concurrence et de jeux de comparaisons entre propriétaires de chiens ou de chevaux qu’entre parents de jeunes enfants (qui n’ont de cesse de comparer les apprentissages, les trucs et astuces, les retards et les précocités). Cela existe un peu, c’est sûr. Mais l’enjeu est moins fort, car seuls les enfants incarnent la transmission. Avec les animaux, on est sur le pur présent. Et dans une forme d’adhérence aux corps, à l’espace, aux sensations, une tendresse très grande avec le monde autour, comme lorsque tout à l’heure mon gentil cheval est resté près de moi au pré, alors que j’avais détaché son licol, posant son encolure sur mon épaule, préférant un câlin au foin, à l’herbe, à l’eau et aux copains, content (au sens plein – sachant se contenter) de cet instant d’harmonie avec un humain – et réciproquement.

Le charme lent des jours

VieQuotidienneCopiesCes jours derniers, j’ai lu beaucoup de copies (celles que je n’avais pas corrigées pendant les vacances). Je rêve beaucoup, aussi. Je songe à cet objet mystérieux : l’amour. Ce n’est pas un objet, sauf au sens étymologique : ce qui est placé devant, toujours à atteindre, et incarné – par qui? quand? Je sais que j’ai aimé. Je sais que j’aimerai encore. Peut-être à force de corriger des commentaires qui composent sur les vers de Musset : « Après avoir souffert, il faut souffrir encore; / Il faut aimer sans cesse, après avoir aimé. » Je ne crois jamais avoir vraiment cessé d’aimer qui que ce soit. Mon coeur est un mille-feuilles. Plus le temps passe, et plus les feuilles d’amour se superposent. Certaines ont plus de gueule, plus d’épaisseur, plus de sang au coeur ou plus de couleur. Heureusement pour le poids de mon coeur, je n’ai sincèrement aimé que peu d’élus. La cathédrale de mon coeur. J’ai l’impression d’être sur le parvis de Notre-Dame, et d’observer la litanie des rois, leur ligne sur la façade, comme s’ils étaient des saints, comme s’il fallait leur rendre hommage, alors qu’ils ont eu pour mérite de dominer leur peuple ou bien la France, et que leurs têtes ont été coupées lors de la Révolution française. C’est vous, mes rares aimés, à qui j’ai tout offert, dont la dignité, la ligne sage, sculptée dans la pierre friable de mes souvenirs, vient de ces temps d’amour autrefois partagés. Et c’est vous qui veillez sur le parvis de mon coeur. C’est vous, têtes couronnées, que j’aime encore. Si un jour de révolution, je vous ai coupé la tête, oui, la galerie des rois trouve dans le Temps qui passe une sorte de Viollet-le-Duc audacieux. C’est ainsi. Si j’abdique tout orgueil, j’avoue cela, la seule vérité : je vous aime.

L’amour est en réalité un phénomène très rare, dans une vie humaine. Il n’y en a pas autant que voudrait nous le faire croire Musset, autant que de fleurs dans un champ de printemps (avant les pesticides), ou autant que de maisons dans une ville. C’est plutôt comme une orchidée sauvage, ou une cathédrale que les siècles n’ont pas détruite.