Tout coule (comme un rhume de cerveau)

J’ai attrapé quelque part sur le web cette image en forme de « memento mori ». En réalité, je vais très bien, et en ce samedi je me relaxe, comme le fait ici ce vieux philosophe nonchalamment étendu à l’ombre d’un grand chêne vert, sur le feuillage, à moins qu’il ne s’agisse d’un tilleul au printemps. Ses rides appellent le squelette comme l’automne appelle l’hiver. Dehors, j’ai un peu froid. Un léger rhume de saison, évidemment. J’ai lu sous la plume de Lucien Jerphagnon des phrases certes brillantes et drôles, mais en reprenant le texte en grec ancien, ce n’était pas tout à fait ça. Je ne sais pas jusqu’à quel point la triche est autorisée, le glissement, qui l’emporte, le plaisir de l’analyse ou l’exactitude du texte?, je suis un peu perdue, je n’arrive pas encore à être vraiment une érudite, je suis sur la route, et j’ai déjà à me connaître moi-même, ce qui n’est pas une mince affaire et est autant obstacle qu’ouverture vers le grand monde du dehors dont les livres sont comme des portes qu’on ouvrirait en tombant dans le coton confortable des mots, un coton doux et soyeux, blanc et pelucheux, c’est un coton qui ouvre sur le sème, la sémantique, d’autres questions, en ce moment je lis le « Cratyle » de Platon et tout me renvoie toujours à Platon, bizarrement je ne me lasse pas, peut-être que c’est là quelque part mon grand amour, je ne sais pas, c’est austère de dire ça, au moins avec lui jamais je ne m’ennuie non plus qu’avec Montaigne, des horizons étroits, dehors j’ai un peu froid mais si je m’enrhume il me reste toujours des pages et des pages où me moucher sans que leurs auteurs ne se vexent. Ce ne sont pas des paons,ces deux-là. J’ai déjà à me connaître moi-même et je m’échappe toujours, évidemment. Quant aux noms, Dieu sait seul d’où ils viennent, et pourquoi d’aucuns comme moi tombent dans le monde des mots comme dans celui des rêves. Je ne suis pas lasse de vivre du tout. Je pense seulement qu’il est temps que je prenne ma retraite, et me retire du monde. Je viens de refuser des heures très intéressantes de cours à donner, mais loin, mais épuisantes. Ces dernières semaines, je me suis déplumée de l’ambition, c’est étrange, comme si je n’avais plus envie de cette reconnaissance de l’institution et surtout de mes collègues. Je me suis déplumée de l’ambition professionnelle comme un arbre perd ses feuilles. Sous-jacent, bien sûr, un printemps, et en germe une ambition d’une autre nature. Pus haut, l’autre jour, j’ai dit les cycles et les saisons qui me font. D’une saison à l’autre, l’épure vient comme, de soi, un poème.

Liste de rêves

Rêves réalisés : aller en Grèce; sentir l’aura de l’omphalos à Delphes; voir Rome; galoper dans la campagne et sauter un fossé; avoir un chat comme ami; me remettre au piano; emmener les enfants faire du ski; partir avec les enfants en Espagne; me déplacer en ville avec un vélo.

Rêves à réaliser :   ………………………………………………………………………………………….
J’étais sur le point de faire cette liste le 13 novembre 2015, en écoutant la radio.

Et puis les rêves reprennent, le soleil revient, le temps passe, on retrouve de vieux brouillons, on laisse filer les jours, on se passionne pour la politique, on l’oublie, versatile, on est l’orage, on est la pluie, les rêves reprennent, le soleil revient.

J’aimerais un lieu où écrire mieux, en me concentrant davantage. Je n’aurai jamais beaucoup de temps, pendant encore longtemps. J’aime trop monter à cheval, me promener avec les enfants, boire des bières au bord de l’eau, rire et pleurer, me fâcher en écoutant les infos, m’activer comme si ça allait changer quelque chose.

Et puis les choses changent, avec, malgré, pour et contre nous.

On ne peut pas dire que rien ne change.

Au contraire, les choses changent et parfois s’arrangent, se dérèglent puis se réarrangent, se coordonnent, obéissant à des lois obscures contre lesquelles nul ne peut aller.

Aujourd’hui vient le temps où se réalisera peut-être un vieux rêve, commun et mou, animal et précis, celui d’acheter une maison. Un lieu où dormir, un lieu de sécurité et de plaisir, un lieu où rêver, forger de nouveaux rêves, et écrire. Un lieu où vivre, un abri avec un arbre, un lieu pour nous, enfants, animaux, humains, table des amis, lits pour la famille, étagères pour les livres. C’est un rêve vieux comme les hommes.

Aujourd’hui on regarde, on compare, et il ne serait après tout pas impossible d’avoir un jardin. Qui sait. Une fenêtre, et même une porte. Un bureau. Pourquoi pas, après tout? Un bureau, et de jouer mal du piano sans déranger personne, et d’écrire des poèmes pour réparer les trous. D’écrire des poèmes quand les rêves s’effilochent.

Qui sait, peut-être les rêves seraient un jour des possibles.

Du bonheur comme du malheur, on n’est jamais à l’abri.

Hier j’écoutais tomber la pluie, aujourd’hui un grand soleil.

J’ai si peur que le bonheur, vu du ciel, soit une horrible provocation.

Il va falloir s’en arranger. Comment? Pour vaincre les supersititions

j’ai besoin d’observer les nuages, et de quêter confirmation

dans le ciel bleu et sans orage.