Apprendre à finir

Quand on a tout son temps, il n’est pas aisé de finir ce qu’on a commencé. Tout peut traîner en longueur.

Il y a même un quasi confort moral à faire durer un projet des heures. Par exemple, mon premier masque, je l’ai cousu en trois bonnes heures, le temps de me documenter, tout ça…

L’époque est à la confection. Cuisine, potager, écriture.

L’artisanat a quelque chose de grave, de sérieux, même pour les petites choses. L’humain y déploie sa spécificité d’espèce avec une forme de solennité.

Il va tout de même falloir ritualiser le temps, le borner, l’apprivoiser, comme on coud. Coudre le temps qui court. L’amender en compost pour qu’il produise mieux.

Bref, apprendre à finir.

J’essaie d’imaginer

à quoi ressemblera le monde des ans qui viennent.

Je pense au monde concret : la cuisine, le potager, la couture. Je crois que les gens voudront apprendre à faire de leurs mains, et que ce sera un mouvement de fond. Ils chercheront davantage d’indépendance, ils aimeront faire leur pain. Il y aura moins d’élèves pour vouloir faire des études à tout prix, fussent-elles ratées. Davantage de jeunes gens voudront devenir pâtissiers, menuisiers, chauffeurs-livreurs. Dans l’imaginaire collectif, ces rôles essentiels seront mieux perçus.

Je pense qu’on rêvera moins de voyages, de prendre l’avion, d’aller au bout du monde. On s’en fout, du bout du monde. Il y aura moins d’avions dans le ciel. Il y aura aussi plus de troc, et moins d’argent.

La culture sera moins populaire, plus élitiste. Ce ne sera pas le retour à l’âge de pierre. Mais les contrastes sociaux se renforceront, puisqu’on bougera moins. Les gens réapprendront à jouer de la guitare, d’un côté, et de l’autre ce sera quatuor de cordes au salon. Parfois, ça communiquera. On gardera internet, les réseaux sociaux. Mais les gens auront trop de choses à faire dans leur journée pour beaucoup s’y intéresser. Il faudra travailler, faire son pain, sa lessive, arroser les plantes et remettre en état tel ou tel objet qu’on réparera plutôt que de le jeter. Les périodes de récession rendent les gens sérieux. Les blagues à deux balles lasseront assez rapidement.

Je crois que ce sera un monde assez triste, et grave. Il n’y aura pas beaucoup d’espaces pour danser, se lâcher, hurler, faire la fête. Les gens de ma génération regarderont pousser ces ados sans sur-boum, repensant à leur propre jeunesse, aux années quatre-vingt. Nous avions le préservatif en tête. Franchement, ce n’était rien. Eux rouleront leur première pelle à vingt-cinq ans, après s’être dit oui à la mairie, et plusieurs tests de sérologie. Gros changement de paradigme.

On ne voudra pas trop se cultiver, parce que savoir comment les autres humains vivaient avant, avec tant de liberté, ce sera trop dur. Il ne s’agira pas de la liberté politique : droit de vote, droit de circuler, ce sera là. Mais bouger son corps, toucher un corps de sa main, partager un petit gâteau devant une machine à café, tout cela sera loin. Chacun vivra dans sa bulle, derrière ses gestes barrières. Alors, forcément, on s’emmurera, à l’intérieur. Seuls les vieux, qui ont déjà acquis les gestes d’amitié, les gestes de câlin, qui savent prendre dans les bras, sauront tout ce qui manque aux liens entre les hommes, ces baisers qui claquaient sur les joues, ces tapes amicales sur l’épaule.

Parfois, il y aura des explosions de violence, à cause de tous ces contacts réfrénés, frustrant notre nature humaine. Mais elles seront vite contenues : trop risqué sur le plan sanitaire. La meute humaine se soumettra. Très vite.

On fera son pain, mais ce ne sera pas un monde gai. Ce sera pour éviter d’aller à la boulangerie. On ira quand même : réussir son pain, c’est difficile. Les artisans seront respectés. Les médecins, les infirmiers. On aimera moins les vendeurs. De toute façon, il y aura moins d’objets en plastique à commercialiser, étant donné que le pétrole sera moins extrait du sous-sol, et son usage réservé aux déplacements – mais surtout à la confection de gants en plastique et autres sur-blouses. Les gadgets disparaîtront peu à peu (j’espère).

La vie ralentira; les gens auront moins de désirs. C’est ainsi. C’est ce qu’on appelle une récession. On a des idées dans la tête qu’autant qu’on peut se le permettre.

On verra.

Un monde qui se fissure

Le monde nouveau qui se joue ici et maintenant m’effraie. Une sorte de fuite en avant, comme on se gratte quand ça nous démange, l’agitation constante des uns et des autres pour réformer, ne pas réformer, contre-réformer. Qu’est-ce qu’une loi, si elle est labile, et susceptible de changer au moindre virement de bord? Qu’est-ce qu’un principe, si rien ni aucun contrat social ne le tient? Pourquoi faudrait-il toujours tout mettre dans les lois, les règlements intérieurs, au lieu de nommer seulement les valeurs essentielles, et puis de s’organiser ensemble, de s’ajuster au mieux dans la vraie vie?

Je vois ramper partout ce monstre démoniaque de la rigidité. Ma retraite, honnêtement, viendra dans si longtemps que la loi qui la cadre aura changé au moins quatre ou cinq fois. Ce qui me gêne, c’est les expressions comme « nous graverons dans le marbre ». Quel marbre? Quand je suis devenue prof, j’étais partie pour 37 ans et demi. En l’état, plutôt 43. Au final? Qui vivra verra. Mais on ne peut pas dire tout et son contraire, et au final, rien de précis, rien qu’un projet. La loi, c’est en marbre, en dur. Cela s’oppose au vent. C’est un temple. Le monstre démoniaque de la rigidité, c’est de penser qu’un édifice de vent peut tenir bon. Il ne suffit pas de dire « tiens bon, et sois solide » à son rêve. Il lui faut des contreforts de pierre, pour être vraiment là, debout.

On réforme le bac. Soit. Il le fallait. Mais – le diable se niche dans les détails, en l’occurrence la mise en pratique des programmes – c’est trop lourd, intenable. La difficulté est que si moi, je dis à mes élèves : nous ne ferons pas tout, c’est infaisable, qu’est-ce qui les empêche ensuite de me dire : nous ne ferons pas cela, c’est infaisable? Et caetera. Une bonne loi, une bonne réforme, c’est une règle applicable. Sinon, c’est l’anarchie, le bon vouloir, la loi de la jungle, le chacun dans son coin – quand ce n’est pas le chacun pour soi.

On rigidifie. On veut tenir. De l’autre côté, il y a aussi des rigidités. « C’est la loi ». « On le mettra dans la loi. » Un pauvre mot qui ne veut plus rien dire. Pourtant, je crois en la loi, j’ai foi en la loi. Je pense qu’une société ne peut pas se construire sans elles – j’ai lu la prosopée des Lois, chez Platon, encore. J’ai été convaincue.

Sommes-nous trop nombreux pour faire de vraies lois durables notre temple? Est-ce parce qu’est venu le temps de l’ochlocratie, la tyrannie des foules, la décadence de la démocratie, si je suis bien la théorie des cycles politiques de Polybe, lequel avait bien lu son Aristote? Je ne sais pas si c’est exactement cela. Mais la notion de loi se fissure. On légifère sur l’interdiction du plastique à l’horizon mi-siècle. On légifère sur des tas de trucs pratiques pas très vérifiables et very faibles – je regarde chez moi, par exemple, il y a des détecteurs de fumée, posés, conformément à la loi, et sans doute devenus fort inutiles avec le temps. Trop de lois tue la loi, évidemment.

A coups de lois imprécises, de réformes impraticables, de règlements inutilisables, au lieu de s’appuyer sur les intelligences individuelles et collectives, on en perd le sens social, l’être politique qui fait la spécificité de l’homme devenu citoyen. C’est ce que je crains.