Misères (une promenade)

Hier, je suis sortie du lycée, à pied. J’y enseigne. J’ai le privilège de toujours venir en voiture, quoique parfois à vélo. Un jour, j’aimerais aller travailler à cheval. Je passe peu dans les rues transverses.

Hier, j’ai laissé ma voiture pour quelques heures chez le garagiste. Rien d’extraordinaire, j’avais juste laissé filer les kilomètres sans faire de vidange, et m’extasiais sur les trente mille kilomètres parcourus sans encombre, sans que ma voiture ne renâcle, me disant que c’était de la bonne came, cette voiture, dont j’aurais dû penser à l’entretien quelques dix mille kilomètres plus tôt. Je roule beaucoup, songeai-je. Je vois du pays.

J’évite les paysages où l’on voit ça.

Misère

Désolation, crise, fin de règne, terrain vague, petite vie du pavillon american way of life, voiture, chien, deux enfants, poisson rouge dans un bocal, on aurait pu dire tout cela. Mais ce n’est pas le lieu qui fait seul la misère, ce sont les gens qui habitent dedans. Quelques caravanes, des enfants qui crient et font des doigts d’honneur aux automobilistes qui passent, d’autres qui courent et hurlent en se montrant, sous leur tee-shirts sales, en ce mercredi après-midi, les victuailles volées au supermarché qui est un peu plus loin. Surgissement brutal de la violence qu’engendre la misère; à voir cette môme rouler du cul sur le trottoir, cuisses un peu trop musclées et visage las et boutonneux qu’un peu de plâtre beige vient mal cacher, je me demande s’ils vont tous à l’école, et laquelle. Notre système scolaire a bien des défauts, mais l’école de la vie me semble, d’un coup, pire.

Beaucoup trop d’enfants, source de maux et de misères, source de revenus dans leur première fraîcheur. Coût, richesse, investissement. La misère a pour première conséquence d’envisager l’enfant sous l’aspect pécuniaire. Très loin des manuels luxueux de développement personnel, du culte de la bienveillance, des idéaux des moi. Ces enfants-là sont des morceaux de chair qui se débattent avec la faim, gesticulant avec cette vulgarité-là, hurlant leur rage, déversoir de grossièretés, à l’encontre des conducteurs de camions qui n’ont rien demandé, mais transportent un arrière-train boursouflé de biens et de gourmandises, comme des singes bonobo venus narguer ces petits humains aux fesses maigres.

J’ai traversé de l’autre côté de la route. Nous n’appartenons pas au même pays, au même monde. Les contours de leur terrain sont vagues et changeants. Ils sont insaisissables, passent comme une gifle, c’est tout. Je suis entrée dans le vaste carré que rythment les pavillons identiques, bordé au sud par le monde des camions, des entrepôts, des larges bâtiments de tôle, mais au nord par l’orée des forêts et des champs. Là, les barrières ne manquaient pas, chaque petit terrain, clos de son muret, de sa porte blanche ou rouge, offrait au regard sa cloison. Des claustras en plastique vert privatisaient quelques mètres carrés de gazon, peut-être une piscine pour les enfants; parfois, un chien s’ennuyait sur un paillasson rose. Il y avait même, sur l’avant de certains murs, une ou deux vérandas aux vitres fumées, pour se protéger de la pluie, du soleil. Peu de fenêtres étaient ouvertes; d’une seule, de son encadrement, je vis poindre les cheveux et le nez pointu d’une femme, fer à repasser à la main. Elle me regarda. Ce fut tout.

Des petits chemins en herbe permettent de sillonner entre les maisons. Ce sont des raccourcis, pensai-je. La rue de bitume est très longue, et toute droite, or j’aurais aimé bifurquer.

Je m’engageai donc entre les murets, qui rendaient les maisons invisibles. Quand il y avait des haies, mon pas faisait s’envoler les oiseaux. Beaucoup de merles, gras, plumes luisantes; quelques moineaux; j’ai vu aussi des bergeronnettes, je crois. On les reconnaît à leur longue queue, et quand on approche, au lieu de s’enfuir, l’un des oiseaux – le mâle, je pense – s’installe à hauteur de tête, sur une branche ou un poteau, et si l’on s’arrête ou seulement ralentit le pas, chante. Plumage gris, blanc, noir, des sortes de raies, et surtout cette queue qui descend un peu plus bas qu’à l’ordinaire des oiseaux, en rythme avec le chant.

Contrairement aux enfants des caravanes, qui migrent aussi de point en point, de ressources en eau et en nourriture à l’autre, les oiseaux ne laissent dégager d’eux nulle violence. Au contraire. Ils abondent en paix.

Peut-être les oiseaux sont-ils plus malins que les humains, songeai-je.

Ils semblent avoir trouvé une solution.

C’est là qu’on voit que les pas amènent la rêverie, songeai-je. Il était temps de revenir à la rue. Les pavillons. Comme des pavillons d’oreille, des endroits où les gens parlent et se font écho. Toutes ces petites oreilles et leurs chemins contournées menant à quoi, à l’intérieur, au coeur? Des salles de bains?

Il y avait peu de chiens et beaucoup de paillassons. Les habitants de ces maisons avaient sans doute peur du sale.

Toutes les trois ou quatre maisons, un bloc carré, superposant quatre ou cinq boîtes aux lettres de format colis, des cubes aux bords arrondis, accroché à un poteau, les mettant à hauteur d’homme suggérait une forme inaboutie d’association des gens, par la proximité du numéro.

Je m’agaçais contre mes propres préjugés, mais il n’y avait personne. Personne à qui les confronter.

Puis une dame âgée grimpant sur un muret. Elle se prend pour un chat, pensai-je. Elle joue. Elle jardine. C’est vrai qu’il y a des rosiers, ça pourrait bien donner des fleurs. En m’approchant, je la salue, je pense aux bergeronnettes, j’attends presque un roucoulement en réponse, mais son bonjour est aboiement. Un aboiement piteux de chien à qui on vient de marcher sur la patte.

- Vous pouvez m’ouvrir? ajoute-t-elle. Vous avez la clé?

- Non, je n’ai pas la clé de chez vous. Votre portail est coincé?

- Je suis enfermée, je suis enfermée chez moi. Elle s’agite avec des yeux verts un peu fous, les cheveux gris sont courts, je me demande si elle n’a pas une sorte de démence sénile, ou alors est-ce que son mari la bat? Peut-être cela arrive-t-il, à la retraite, dans une rue pavillonnaire, si l’on n’a jamais appris à écouter de la musique, ou à lacer ses chaussures et prendre un sac à dos. Le temps creux révèle nos passions et nos vices, c’est en cela qu’il est dangereux.

Elle s’agite, elle dit qu’on l’a enfermée, qu’elle n’a pas la clé. Elle dit qu’elle va se pendre, ou qu’elle ira dans la Loire, et que ce sera fini. Elle répond qu’elle vit avec son mari, et ses enfants. Puis voilà le mari mort. Puis voilà le fils en fauteuil roulant. Le fils rentrera le soir. La fille aussi. Ils l’enferment pourquoi? Elle ne sait pas. Parce qu’elle parle, qu’elle crie, parce qu’elle parle aux voisins. Mais elle a réussi à sortir de la maison. Mais elle ne peut pas sortir du jardin.

Elle n’a pas l’air battue, et en un sens, ne me semble pas si démente que ça. Mais plus elle parle, plus elle est méchante. Elle dit sa hargne pour son mari mort. Elle dit son mépris du fils en fauteuil. Vous croyez qu’on peut être heureux en fauteuil, qu’on a un fauteuil roulant et que tout s’arrange? Non, dit-elle, c’est une malédiction. J’ai de la peine pour ce fils, je pense à ceux que je connais, avec leurs fauteuils, et pour qui ce fauteuil, avec ses roues, fut une libération. Ses mots grincent, rouillent, écorchent, je n’aimerais pas être son fils, et me débattre avec ces paroles mauvaises, alors que, si c’est vrai, il a sans doute d’abord besoin de soutien et d’espoir. Quant à la fille, elle ne vaut pas la peine qu’on en parle. Pas assez morte, pas assez handicapée, pas assez malheureuse. Et la vieille dame charrie son flot d’outrages à la vie, à la gentillesse, à sa famille, à ses voisins. Personne ne m’écoute, dit-elle. Je veux partir, dit-elle. Je veux aller là où je suis sûre d’avoir raison, je veux un monde plénipotentiaire, un monde sans les autres et sans négociation. Elle me fait terriblement de la peine. J’ignore s’il faut appeler les services sociaux. Quels services sociaux. Quelle société pourrait être pour elle. L’hôpital de jour? Elle a forcément besoin de parler avec des gens, ce n’est pas une demande folle.

Misère des misères, ce n’est pas le lieu qui fait la misère, ce sont les gens qui habitent dedans. Je m’éloigne, un peu lâchement, je dois aller chercher ma voiture, et m’enfuir. Aller chercher la compagnie des oiseaux.

 

 

Un début de texte

VIE D’ADULTE DE REINE GEILUCE EN SEPT FRAGMENTS

1*

dans la rue, je fais pousser les cheveux des gens

je suis une licorne dans une clairière

je suis Mélusine

je parle à la forêt

dans ma main vient se nicher une mésange bleue

2*

Reine habite au 14ème étage. Il y a 21 étages.

Trois pièces.

Pour l’instant, l’appartement est presque vide. Reine dort. L’ancienne locataire a laissé une gazinière, qui fera l’affaire. Il y a le gaz, ici. Reine s’étire, fait bouillir de l’eau pour un café du soir. Elle n’allume pas la lumière. Le bleu discret sous la casserole, et en face, les autres appartements des autres immeubles. Ce n’est pas juste en face, il y a un grand parc pour enfants dans le rectangle central, entre les immeubles, ainsi que des allées pour rejoindre le RER. C’est plein de silhouettes : gris sombre au sol. Les gens marchent d’un pas pressé. Le rythme est plus lent derrière les fenêtres, ça bouge peu. Parfois, ça se lève. C’est d’un gris plus clair. Ça passe.

3*

les pieds nus sur le dos du cheval

Pégase

le lion de la Goldwyn Mayer

le pâté aux oeufs durs de ma grand-mère

le zombie ses dents la hache

le short vert Saint-Étienne

la bibliothèque rêvée comporte une échelle coulissante

un passage secret

4*

Si mes parents m’ont appelée Reine, c’est parce qu’ils pensaient à une pomme, la reine des reinettes. La démocratie permanente qu’ils imaginaient pour les temps à venir empêchait tout contresens sur mon nom. J’étais une reine parmi les autres fillettes, toutes reines, toutes pommes mignonettes, fruits égalitaires d’un monde de vivre-ensemble et partager-avec.

Jeune, tout naturellement, j’adhérais à pas mal d’associations, et dès mon entrée dans le métier d’enseignante, au syndicat, de gauche et majoritaire, le SNES.

Puis il y eut les grandes grèves de 2003. Je sais bien que c’est dangereux de parler politique, mais c’est intense, ce qui se joue là.

Lors des grandes grèves, j’ai suivi le mouvement, toute convaincue que mes parents, la génération de mes parents, ne pouvait qu’avoir raison. J’ai suivi, c’est ça le mot : suivi. Pris la suite de papa-maman-consorts, distribué ses tracts, « Non à la réforme des retraites », volé des draps dans les wagons-lits stationnés en gare de Vernon, peint dessus pour en faire des banderoles (comme si on manquait encore de tissu, comme dans les années 50).

J’avais 26 ans.

Je suis devenue misanthrope.

Le collectif m’a dégoûtée.

5*

il y a une treille où pousse un raisin vert

le chat chasse au bord du cours d’eau

je vole de fenêtre en fenêtre

les pieds nus sur le granit froid

l’écureuil tombe

je mange un citron

un livre à la couverture rouge bordeaux est posé sur le marbre d’une table de bistrot

6*

Reine boit son café très chaud, et pense au café de l’ange déchu des Ailes du désir.

Elle regarde, dans son bow-window, puisque ce balcon couvert était nommé ainsi dans on contrat de location, elle regarde au loin la toute petite silhouette de la Tour Eiffel, qui s’illumine à l’heure pile. Là-bas, il y a le monde de ceux qui sont sûrs d’eux. Elle, elle est en banlieue. La banlieue a besoin de repères. 23 heures.

Elle regarde le papier peint rose pâle, avec des motifs de bergère qui garde un mouton. Plein de bergères gardent autant de moutons dans sa seule cuisine. Elle n’ose pas encore allumer le plafonnier, se rendre silhouette visible parmi les silhouettes. Elle a froid.