Pas du tout envie de rire

Ce confinement, c’est fatigant.

Beaucoup de mails à traiter. Trop de messages. Le stress des élèves, leur inquiétude. Vraiment ce n’est pas drôle. Mon stress. L’inquiétude de mes parents. L’inquiétude pour les parents, les grands-parents. Pour l’économie. Pour le pays. Pour nos libertés, notre santé, notre système de santé, ceux qui soignent et ceux qui prennent soin.

Comme beaucoup, j’ai du mal à dormir, la nuit. Faute d’exercice physique. Faute de sérénité.

Je ne suis pas contente du tout de cette situation. Mais qu’y puis-je?

Cette nuit un garçon dans mes cauchemars hurlait devant un miroir. Puis une tenaille lui arrachait un ongle. Après le cri.

Ce qui ne donne pas du tout envie de rire.

Ce qui manque cruellement de poésie.

Contempler les petits oiseaux finit par devenir difficile, pesant.

Dans mon cauchemar du sang s’étalait sur le miroir. L’enfant vieillissait, d’un coup, puis s’effondrait sur le bord du lavabo. Dommage collatéral. Tempe fracturée. Impossible à présent de sortir de la salle de bains. Mort.

Bien sûr la journée il y a le travail, les coups de fil. Les coups qui heurtent.

Je pense à tous les dommages psychiques qui vont survenir. Moi, par exemple, je fais des insomnies. Et j’estime être à peu près raccord avec le monde, à peu près intégrée, à peu près en phase. Quid des autres? Les fragiles? Les seuls? Ceux qui n’ont même pas un coup de fil à se prendre sur la tête pour qu’une grosse bosse les fasse se sentir vivants?

La nuit, je fais des cauchemars qui me tiennent éveillée. Je vois des studios d’étudiants paniqués qui mettent fin à leurs jours en s’ouvrant les veines, au-dessus du lavabo mal éclairé, une lumière trop blanche, grêle.

Je vois une vieille dame tombée au sol et qui se décompose déjà, faute d’avoir eu l’audace d’aller chercher son pain, ou alors, elle s’est décidée un peu précipitamment à braver la peur, et s’est pris les pieds dans son kilim, dans l’entrée. Cela dépend de la version de l’histoire.

Peut-être ai-je trop d’imagination et devrais-je me contenter de mon propre monde et de mes propres problèmes. Par exemple, tous ces messages auxquels il faut répondre. Et sans jamais rien pallier.

Tout cela en vrac, et qui va durer encore des semaines.

Tout ça pour tomber malade plus tard, plus tard dans le printemps, quand les médecins seront à bout de souffle, plus tard. Peut-être.

Le rêve ce serait de l’avoir déjà eu, ce virus, d’avoir un corps indemne, immunisé, solide, et qu’il ait le droit de servir à quelque chose. De pédaler, à vélo, pour aller travailler. De reprendre du service.

Mais non, dans le doute, le corps reste à la maison.

Et la nuit mon âme seule vogue et s’envole et va de maison en maison. Elle regarde les seuls. Elle essaie quoi, au juste? De se consoler elle-même dans l’eau des larmes des autres?

Je la gronde. Je la rudoie.

La nuit, elle ferait mieux de dormir avec le corps. Se détacher de son corps est toujours dangereux. Et si on croisait une lame qui coupe, définitivement, le lien?

Je la gronde. Je la menace.

Elle répond qu’il y a les autres âmes qui tremblotent, mal éclairées, au-dessus des lavabos, devenues tellement petites qu’elles prennent la forme d’un ongle qui s’arrache, et qui saigne.

Elle répond qu’il faut voler, occuper l’espace dans le ciel.

Elle dit qu’il y a des tapis qu’il faut rouler autour du corps des vieilles dames mortes, seules, qui moisissent dans leur entrée.

Elle dit qu’il faut se promener et voir les renards s’agiter, la nuit, en se demandant où sont passés les restes de sandwichs, sur les aires d’autoroute désertées! Et qu’il faut aller leur raconter des histoires, aux renards. D’abord, ça les occupe. Et puis ils aiment bien jouer. Ils peuvent traverser l’autoroute, maintenant.

Mais les hommes, chers renards, les hommes… Les hommes ne vont pas bien.

Et ils ont beau faire les bravaches, aucune solution n’étant « la bonne », ils n’ont guère envie de rire.