Périclès

En ce moment, le vent tourne autour d’Athènes, de Tassos, de l’impérialisme athénien et de ses causes, de la vie de Périclès – bref, je lis un livre d’histoire, d’un certain Vincent Azoulay, qui s’intitule sobrement Périclès. Je m’offre en ce printemps un petit bain de jouvence quant à mes fort modestes savoirs, j’ai autrefois appris à traduire des textes mais je manque toujours de repères historiques, il semblerait que malgré son caractère (je l’avoue volontiers, toute lettres classiques que je suis, parce que lettres classiques sans doute, plus attachée à la lecture personnelle des textes, à l’entrée dans le jeu de la traduction, à la réflexivité à laquelle cet exercice conduit sur sa propre langue, et puis aux idées neuves que cela fait surgir, le contact presque surréaliste entre notre monde et celui-là-bas, l’étincelle, l’oxygène entre les deux silex, je trouve cela poétique, en fait) – et donc j’assume de ne pas tout à fait comprendre comment on peut encore infiniment réécrire et réinterpréter l’histoire antique, dont on connaît déjà les sources et leurs limites, alors même que je comprends si bien qu’on plonge et qu’on replonge dans cette mer limitée de textes excellents. Je reprends : il semblerait que malgré son caractère un peu suranné, l’histoire antique fasse encore des découvertes, et qu’il me faille me mettre à jour, en ce qui concerne la recherche universitaire. Il faut bien des professeurs-chercheurs en histoire de l’Antiquité. Je me dis cela, toutefois, qu’il s’agit de sources fabuleuses, de textes merveilleux, bien que parfois un peu âpres d’abord, qui se méritent. Les siècles ont opéré des tris. Rien à voir avec l’océan, le fatras moderne. Je suis en train de mettre sur la pile des livres à donner certains auteurs adulés il n’y a pas vingt ans. Il y en a un qui s’intitule Tout passe, de Gabriel Josipovici. C’est bien vrai. C’est un beau texte, mais je sais que je ne le relirai pas. Il n’y aura pas d’étincelle, il n’y aura pas d’écart, pas d’oxygène entre les silex : ce livre, sage, de la sagesse immense de l’auteur qui a compris que le temps passe, le motif éternel de la vanité, notre fragilité humaine, la seule solidité des liens minuscules qui, tressés, finissent par former la chaîne solide des affections et des mémoires, ce livre, tout sage qu’il est, tout poétique, est trop près. Trop près de moi, de mon époque, de la conception du monde (Weltanschauung comme on dit chez moi) qu’adopte mon biotope socio-culturel global. Et donc, pas d’étincelle. À quoi sert-il de lire un texte avec lequel on est profondément d’accord? Je n’ai pas besoin de réassurance narcissique – pas en ce moment. J’avoue volontiers que, face à la violence chaotique du vaste monde, c’est évidemment un besoin fréquent. Mais j’irai chercher quelqu’un d’autre : ce livre-là a déjà fait son office de pansement. Et je cherche des écorchures : non par masochisme, mes ces petites effilochures aux genoux qui sont la marque des aventures, de l’accroche, de ces instants où l’on abdique sa peur et l’on va vers l’avant, vers l’ailleurs, en essayant de se dépasser.

Nota bene : on remarquera que cet élan verbal s’accompagne, de façon ironique, vers un retour vers les textes anciens. S’agit-il de l’aveu implicite d’un renoncement? D’un désespoir acquis face à la décadence intellectuelle contemporaine? D’un snobisme? D’un goût?

Je m’amuse. Juste cela, cette injonction : se connaître soi-même, les efforts qu’on a besoin de fournir, et savoir aussi, là-dedans, où est son plaisir.

Boussole

Hier j’ai fini la lecture de Boussole de Mathias Enard, et c’était un beau livre. Je me demande si l’auteur ressemble à son héros. J’admire et j’envie tant de savoir et de culture. J’admire l’effort poursuivi sans relâche tant par l’auteur, jusqu’au bout du livre, que par son personnage, qui ne s’éloigne jamais de lui-même et de tout ce qu’il ressent. Moi j’en suis incapable. Ou autrement. Par ailleurs, ce n’est pas tellement l’argument psychologique qui tient le livre, mais l’émotion des peuples et des cultures. La perméabilité des frontières. Les tapis volants. J’ai beaucoup aimé cette lecture, puis j’ai songé que je n’ai jamais encore vu Vienne. Il faudra remédier à cela.

Lectures de septembre

Ce n’est pas un mois au cours duquel j’ai beaucoup de temps, en général.

J’ai tout de même lu deux bons livres – rien de très surprenant, les titres sont célèbres, et un recueil de poèmes :

Sepulveda, Le vieux qui lisait des romans d’amour, un livre qui est le contraire de la mièvrerie comme son titre pourrait le faire croire. En le lisant, je me suis souvenue de mon immense plaisir à lire, de lui, La mouette et le chat. J’aime son écriture limpide et douce, sa réflexion posée sur nos mouvements désordonnés, si souvent risibles, à nous les hommes.

 

Foeninkos, Charlotte. J’ai beaucoup lu de livres de lui, j’en ai même étudié un avec mes VCM, à l’époque où cette section existait encore. C’est un auteur tendre. Ce n’est pas un génie, mais c’est un auteur cohérent, qui manie bien la langue et est capable de mettre en scène, dans une économie de moyens efficace, des émotions profondes. J’ai donc beaucoup d’estime pour lui. J’hésitais à lire ce livre, je différais son emprunt parce que j’avais peur de pleurer – est-ce qu’il y a de bons moments pour lire des livres qui font pleurer? Ce livre retrace la vie de Charlotte Salomon, et évite, avec justesse, les larmes. Je n’ai pas pleuré. J’ai été emportée juste au-delà, dans l’espace de la gravité. Il s’agit donc d’un livre assez précieux, et rare, qui parvient à échapper aux clichés du « tragique destin de l’artiste » et autres expressions dégoulinantes d’empathique candeur – feinte ou réelle, qu’importe. J’apprécie que ce texte nous emmène dans l’espace profond de l’hommage respectueux, des faits implacables, là où le fatum se mêle au besoin de créer, de vivre et d’agir.

 

Lu aussi, d’André Velter, Zingaro suite équestre. C’est un auteur qui ne me déçoit pas, jamais jusque là (et puis l’an passé, je me souviens encore du regard émerveillé d’une élève, qui a acheté, de lui, le recueil L’amour extrême, je leur avais lu un texte ou deux, et m’expliquant qu’elle avait compris que la poésie s’adressait aussi à elle. Ce sont les petites pépites qu’on a besoin de secouer, fin septembre, pour faire revenir quelques étincelles d’or au-dessus du tas de copies.) Poèmes et dessins, c’est beau.

 

Le reste, feuilleté ou lu, fut oubliable.