Juin actif, dynamique!

On dirait une publicité pour un calendrier. Reste que je suis assez contente des cadeaux de fin d’année en tous genres (les cadeaux offerts et les cadeaux reçus). Fière de mes progrès en équitation (je sens que je progresse). Fière d’avoir rangé mes cours de l’année tout à l’heure! Fière de tâcher de maintenir à distance le soupçon de culpabilité et de nervosité qui va avec le bonheur (cette inquiétude sourde qui a envie de dire : ce n’est pas possible, il va nécessairement te tomber une tuile sur le coin de la figure…). Alors, oui, il y a cette inquiétude, mais aussi pas mal de joies (jusque là). Entre autres, j’ai fini par envoyer, mercredi, veille de la date-limite, un recueil de textes poétiques pour le prix Bernard Vargaftig. J’ai participé! J’ai pris un peu moins de deux semaines pour imprimer des textes, j’ai tout étalé partout, j’ai découpé, j’ai agrafé ce qui allait ensemble, viré ce qui n’allait pas, j’ai composé, décomposé, recomposé, j’ai réécrit certains passages, j’ai mis des étoiles, désigné des thèmes, repéré des échos, j’ai viré ce qui me semblait hors-sujet, j’ai classé, re-classé, ouvert et fermé, et puis ça a fini par donner quarante pages qui m’ont semblé cohérentes. En me relisant, je me disais qu’on aurait dit une poétesse de soixante-dix ans, voire de quatre-vingt dix ans, tant on parle d’hiver et de temps qui passe… Mais qu’importe. Il y a une ligne mélodique, m’a-t-il semblé. Et si jamais d’autres que moi pouvaient y lire une forme d’aboutissement et de maturité, j’en serais ravie, voilà tout! (sans culpabilité, sans culpabilité… surtout!)

Un début de texte

VIE D’ADULTE DE REINE GEILUCE EN SEPT FRAGMENTS

1*

dans la rue, je fais pousser les cheveux des gens

je suis une licorne dans une clairière

je suis Mélusine

je parle à la forêt

dans ma main vient se nicher une mésange bleue

2*

Reine habite au 14ème étage. Il y a 21 étages.

Trois pièces.

Pour l’instant, l’appartement est presque vide. Reine dort. L’ancienne locataire a laissé une gazinière, qui fera l’affaire. Il y a le gaz, ici. Reine s’étire, fait bouillir de l’eau pour un café du soir. Elle n’allume pas la lumière. Le bleu discret sous la casserole, et en face, les autres appartements des autres immeubles. Ce n’est pas juste en face, il y a un grand parc pour enfants dans le rectangle central, entre les immeubles, ainsi que des allées pour rejoindre le RER. C’est plein de silhouettes : gris sombre au sol. Les gens marchent d’un pas pressé. Le rythme est plus lent derrière les fenêtres, ça bouge peu. Parfois, ça se lève. C’est d’un gris plus clair. Ça passe.

3*

les pieds nus sur le dos du cheval

Pégase

le lion de la Goldwyn Mayer

le pâté aux oeufs durs de ma grand-mère

le zombie ses dents la hache

le short vert Saint-Étienne

la bibliothèque rêvée comporte une échelle coulissante

un passage secret

4*

Si mes parents m’ont appelée Reine, c’est parce qu’ils pensaient à une pomme, la reine des reinettes. La démocratie permanente qu’ils imaginaient pour les temps à venir empêchait tout contresens sur mon nom. J’étais une reine parmi les autres fillettes, toutes reines, toutes pommes mignonettes, fruits égalitaires d’un monde de vivre-ensemble et partager-avec.

Jeune, tout naturellement, j’adhérais à pas mal d’associations, et dès mon entrée dans le métier d’enseignante, au syndicat, de gauche et majoritaire, le SNES.

Puis il y eut les grandes grèves de 2003. Je sais bien que c’est dangereux de parler politique, mais c’est intense, ce qui se joue là.

Lors des grandes grèves, j’ai suivi le mouvement, toute convaincue que mes parents, la génération de mes parents, ne pouvait qu’avoir raison. J’ai suivi, c’est ça le mot : suivi. Pris la suite de papa-maman-consorts, distribué ses tracts, « Non à la réforme des retraites », volé des draps dans les wagons-lits stationnés en gare de Vernon, peint dessus pour en faire des banderoles (comme si on manquait encore de tissu, comme dans les années 50).

J’avais 26 ans.

Je suis devenue misanthrope.

Le collectif m’a dégoûtée.

5*

il y a une treille où pousse un raisin vert

le chat chasse au bord du cours d’eau

je vole de fenêtre en fenêtre

les pieds nus sur le granit froid

l’écureuil tombe

je mange un citron

un livre à la couverture rouge bordeaux est posé sur le marbre d’une table de bistrot

6*

Reine boit son café très chaud, et pense au café de l’ange déchu des Ailes du désir.

Elle regarde, dans son bow-window, puisque ce balcon couvert était nommé ainsi dans on contrat de location, elle regarde au loin la toute petite silhouette de la Tour Eiffel, qui s’illumine à l’heure pile. Là-bas, il y a le monde de ceux qui sont sûrs d’eux. Elle, elle est en banlieue. La banlieue a besoin de repères. 23 heures.

Elle regarde le papier peint rose pâle, avec des motifs de bergère qui garde un mouton. Plein de bergères gardent autant de moutons dans sa seule cuisine. Elle n’ose pas encore allumer le plafonnier, se rendre silhouette visible parmi les silhouettes. Elle a froid.

Ce monde est triste et las, aussi, dans une fenêtre :

J’écris de la poésie conceptuelle

Cela signifie que mes idées prennent une forme

Bien qu’elles ne rentrent pas toujours dans le concept

C’est parfois le concept en creux

Mes idées

oh

Pégase

Mes idées                    – I D – nom de code : pégase

Pet-gaz, pâte-à-physique club!

ô toi qui écris de la poésie conceptuelle, hommage à toi.

Mes idées prennent une forme conceptuelle, voire en creux, et c’est là

qu’on s’arrache du dérisoire.

J’écris de la poésie conceptuelle,

c’est-à-dire que très librement

mon texte devient laboratoire

libératoire.

Il s’agit d’écrire cinq mots par ligne

et que pourtant mes idées tiennent dedans

dans un crâne maigre

et s’amenuisent jusqu’à

trouver le mot

juste.

C’est comme un résultat.

Oh! l’opération qu’on pose, Pégase! sans rien qu’une idée

qui pèse et qui pose sur les rails du Pinde,

peut-être, et de là découle

le mot érection

solitaire.

Car un mot juste bande, dans le massif de fleurs, et se détache en pistil couronné.

C’est un oiseau dont l’aile

allèle.

J’écris de la poésie conceptuelle, et elle vole

haut.

Rodin1(Illustration : une photo prise l’autre jour au Musée Rodin, à Paris.)