Suite de la parole qui déborde

Et alors, je me demandai pourquoi toujours se plaindre et à cause de quoi faire comme s’il ne m’allait pas, ce néant. Car c’est peut-être ça le bonheur, en tout cas une forme de bonheur béat, courir avec son chien, courir après le temps, courir après les copies qu’il faut corriger et courir dans les couloirs du lycée, toute imbue de mon importance, est-ce que ça ne serait pas une forme de bonheur, en plus, au fond, voilà je n’ose pas dire ce mot : propitiatoires, c’est le mot exact, j’exprime des plaintes propitiatoires, je gémis et je me plains parce que si je dis que je suis heureuse, ou quelque chose d’approchant, j’ai peur d’attirer le mauvais sort et la punition des dieux comme un gros arbre attire la foudre au milieu d’un champ. Bref! n’est pas J….. (je voulais écrire Johnny Hallyday, et viens de m’apercevoir que je ne sais pas écrire son nom, des pans de culture entiers me manquent), alors je rectifie avec ma vieille culture : n’est pas Jonas qui veut, il n’y a nulle Ninive à détruire et je ne crois pas qu’à mon sort quiconque apporte le moindre intérêt. Je puis être heureuse sans être peureuse. A moins que… Sauf si… Et si l’impossibilité d’écrire n’était que la malédiction que je choisissais, comme un paratonnerre, pour faire de ma vie un éternel inaccomplissement? Oui, c’est un peu tordu, mais peut-être digne de l’éducation que j’ai reçue. Je médite.

Journal du néant (et des colères)

D’une part, je ne sais pas trop quoi écrire, et face à ce ventre mou de moi-même, eh bien, je me résous à réinvestir cet espace sous la forme d’une sorte de journal intime – pas exactement un carnet de notes et d’idées, non. Et ne plus écrire de poèmes – en ce moment mes poèmes sont médiocres, et j’en suis à craindre qu’ils ne l’aient toujours été. Et pourtant, j’ai envie d’entendre le petit bruit des doigts sur le clavier, comme hier j’ai fini par lacer mes baskets et repartir courir; d’après l’appli Runstatic, la dernière fois, c’était le mardi 29 août, la veille d’une convocation à Orléans pour rencontrer ma stagiaire, démarrer l’année, puis tout s’est enchaîné et il n’y a même pas eu un jogging. Autant dire que tout ça ne laisse pas vraiment de temps à la rêverie, à l’écriture créatrice et à la réflexion sur le sens que prend ce monde ballotant. J’ai couru avec le chien, il avait plus soif que moi en rentrant, on a couru un peu plus de trois kilomètres, il faut reprendre quelque part, on fera mieux la prochaine fois.

Voilà, j’écris, c’est plat, j’écris le plat, je décris qu’on a vu un lapin, un chat roux qui a grimpé à un arbre, un grand héron planer au-dessus de nos têtes, presque à ras. Le sol était un peu boueux, j’ai couru sur l’herbe à côté du sillon tracé par les promeneurs. Le ciel était moins couvert qu’aujourd’hui (les indications météorologiques sont les pires).

Un nouveau rapport Pisa dit que nos élèves ne comprennent pas ce qu’ils lisent. Je ne suis pas surprise. J’aime trop mon métier pour que tout cela me laisse indifférente, même des statistiques, car je sais qu’il y a des gens derrière, de jeunes gens. Il y a un problème de rapport à la norme : combien de fautes d’orthographe est-il normal de faire par page? Combien de temps est-il normal de consacrer à son travail scolaire, à la maison? Combien de livres est-il normal de lire par mois, en filière littéraire? etc, etc. On ne devrait jamais considérer l’indigence, ou l’ignorance, comme acceptables. Ce devrait être des anormalités, à rectifier par du soutien, des cours, insister, remédier. Ce ne sont pas des singularités ou des originalités auxquelles il conviendrait de laisser libre cours – ça n’a rien à voir avec le développement humain d’idées, d’émotions, de goûts. C’est seulement l’irrespect des codes qui permettent de faire corps, corps social, corps intellectuel, corps politique. Or ça se disloque beaucoup. Ce que je vois. Je décris ce que je vois.

Mon petit drame

Je ne sais plus trop si quelqu’un me lit, puisque de toute façon je n’écris plus depuis des semaines. Je ne sais plus trop pourquoi, autrefois, j’ai aimé écrire. Je ne sais plus que dire. Je ne suis pas malheureuse du tout, je colle à la matière du monde par d’autres moyens que les mots, je sors souvent mon chien que j’aime de tout mon coeur, c’en est surprenant, il m’amuse et joue et bondit et m’obéit (on joue : assis, couché, debout, pas bouger), et parfois me désobéit, je passe du temps avec mon chat, très content depuis que nous avons déménagé, qui vient nous voir et s’allonger sur nous dès qu’il peut, ronronne, lèche les joues, les doigts. Je passe beaucoup de temps avec mes copies, mon travail, du temps au travail, peut-être trop de temps. Nous avons déménagé. C’est toujours un grand bouleversement. Je mange différemment, je m’en suis aperçue hier en faisant les courses : je me suis détournée des fromages blancs à 0% de matières grasses qui faisaient mes petits-déjeuners, avant. J’ai pris un paquet bleu. Avec du gras et des calories. J’ai faim, moi. J’ai perdu trois bons kilos depuis qu’on a pris le chien. Je n’ai pas le temps de m’ennuyer, ces temps derniers, adieu les grignotages. C’est tout juste si j’ai le temps de lire, à peine de me tenir informée des mauvaises nouvelles du monde (mais j’ai toujours aimé la géo-politique). La radio, quand je roule en voiture. (Penser à me racheter une antenne radio, on m’a volé la mienne au printemps dernier, devant la gare de Saint-Pierre-des-Corps). Être une bonne prof, une bonne mère, une bonne compagne, une bonne maîtresse pour ses animaux, une bonne maîtresse de maison, prendre soin de soi, son corps, son esprit, cultiver ses talents (quel talents? en viens-je à me demander) – et bientôt l’explosion arrive, ou plutôt l’infusion, lente, par en-dessous, d’une sorte de débord, une mousse collante, du slime – c’est à la mode, ça. Demain, acheter de la colle Cléopâtre pour ma fille, c’est sur la liste.

Engluée – c’est le mot. Quelle transformation chimique? Quelle réorganisation? Je méprise et j’envie peu ces gens qui abdiquent le monde du travail traditionnel, celui auquel moi j’appartiens, celui qui dévore le temps et l’énergie mais fait participer au grand mouvement du monde. J’aime mon travail et m’y sens utile. En vérité, j’ai sincèrement le goût d’enseigner. Et je détesterais être « artiste » à temps plein. Ce n’est pas un métier. Une fonction, oui, je crois que l’artiste a une fonction sociale. Acteur, c’est un métier – divertir, oui, il y a une industrie du divertissement. Parfois, un acteur est artiste. Parfois, non. Selon son niveau, sa nature, les circonstances. Une pub n’est pas une oeuvre d’art, du moins n’en ai-je jamais vu de telle (j’exclus seulement Vanessa Paradis en oiseau sur sa balancelle, image qui marqua ma jeunesse, mais j’ai oublié pour qui/pour quoi, la preuve).

Je crois qu’il est temps que je repositionne les priorités. Que je me donne des objectifs. Je ne sais pas si c’est la vie qui est ainsi, sans doute pas, mais ma vie, je ne la conçois pas autrement que par le prisme du challenge, de la compétition contre soi-même, de l’objectif à atteindre. Profondément, je suis profondément élitiste. Bien que je n’appartienne pas à l’élite – pas encore, pas exactement, pas tout à fait, quoiqu’un peu, je ne sais pas trop, on ne dit pas ça clairement, ça manque de netteté, et tant mieux, en un sens, tant mieux, il faut du mou, du flou, du mouvant, pour que ça aille. Reste que je suis élitiste, au fond de moi, sans doute marquée par mes années de lycée, de classe prépa. Mais j’y croyais déjà avant, sinon je n’y serais pas allée. À fréquenter plusieurs mondes, on s’aperçoit des contrastes. J’ai une préférence nette pour un monde un peu plus dur, mais carrément plus intéressant. Samedi, à l’entente canine, je me suis fait dire que mon premier slalom était merdique, vraiment merdique. Et puis, j’ai recommencé. C’est mieux. Mon chien fait beaucoup de progrès. J’ai besoin de défis à relever. D’autres peuvent se vautrer dans la médiocrité, se contenter de peu, y trouver le bonheur, c’est leur problème. Tout de suite, on écrit ça, j’écris ça, ça y est, je suis odieuse et arrogante. J’ai un problème de positionnement. Je ne sais pas comment m’expliquer. Je suis pourtant très empathique, et douce – c’est ce que les gens me disent, me renvoient : la douceur. Ils me disent : douce comme tu es. Ils me disent : Ne sois pas si douce avec ton chien. Personne ne me dit : Ne sois pas si douce / Ne sois pas si dure  avec toi-même. Les deux conseils seraient vrais, justes, pertinents.