Logorrhée versus contrainte

Deux journées très remplies, et je n’ai pas écrit ici – mais j’en ai rêvé. Je manque de contraintes, et la seule obligation d’écrire tous les jours, ou presque, n’est pas une pierre assez âpre sur quoi frotter l’étincelle de la créativité. J’ai besoin de défi, je me vexe facilement, j’aime gagner. Je le vois bien à mon assiduité aux cours d’éducation canine, à ma volonté farouche de « tenir mes classes », comme on dit. J’aime montrer que j’arrive à obtenir quelque chose d’autrui, moi qui ai tant de mal à avoir de la volonté pour moi-même, sur moi-même – encore qu’ici je sois bien sévère avec moi, mais j’ai un peu de penchant pour la gourmandise et me promène avec toujours deux ou trois kilos de trop, j’ai carrément du mal à être régulière dans la pratique de la course à pied, j’ai des problèmes de discipline. En fait, j’ai besoin de contraintes. Il faudrait peut-être que j’aille à un atelier d’écriture, ça me manque. Ou, plus malin, que je réfléchisse pour de bon aux contraintes qui me semblent légitimes et surtout efficaces pour produire une oeuvre. Dans quelle esthétique je me situe. Je manque d’un groupe, d’une famille esthétique. Tout est trop éclectique. Il faut des filiations.

Ces derniers temps, l’époque du déménagement, j’ai traîné un bon mois un livre de Christian Dotremont, dont j’aime les logogrammes, énormément. Alors j’ai acheté une sorte de roman, l’histoire des errements intérieurs d’une homme atteint de la tuberculose, sa « catastrophe », peu importe le tuberculose, c’est la maladie mortelle plus généralement, qu’en faire, comment traiter l’amour et surtout l’indifférence autour. La pierre et l’oreiller. C’est le titre. C’est un texte intéressant, je l’ai lu, mais comment dire – sans mon coeur. Contrairement aux logogrammes, par exemple. Trop de distance.

En ce moment, je lis Le fleuve Alphée, de Caillois. Vraiment j’aime la richesse de son écriture. C’est un texte plein, plein de mots précis, j’aime voir se déployer la palette de ses mots. Pas une répétition : de l’économie et de la précision de la phrase découle sa clarté. Une eau pure, dévoilant sous son flot léger des pierres colorées aux nuances aigües.

Si je devais me donner une première contrainte, ce serait la richesse du vocabulaire. Employer beaucoup de mots différents. Utiliser une palette riche, variée, sensible. Exploiter ce trésor, les ressources immenses de la langue française.

Premier point, pour aujourd’hui. (Ceci est un manifeste.)

Suite de la parole qui déborde

Et alors, je me demandai pourquoi toujours se plaindre et à cause de quoi faire comme s’il ne m’allait pas, ce néant. Car c’est peut-être ça le bonheur, en tout cas une forme de bonheur béat, courir avec son chien, courir après le temps, courir après les copies qu’il faut corriger et courir dans les couloirs du lycée, toute imbue de mon importance, est-ce que ça ne serait pas une forme de bonheur, en plus, au fond, voilà je n’ose pas dire ce mot : propitiatoires, c’est le mot exact, j’exprime des plaintes propitiatoires, je gémis et je me plains parce que si je dis que je suis heureuse, ou quelque chose d’approchant, j’ai peur d’attirer le mauvais sort et la punition des dieux comme un gros arbre attire la foudre au milieu d’un champ. Bref! n’est pas J….. (je voulais écrire Johnny Hallyday, et viens de m’apercevoir que je ne sais pas écrire son nom, des pans de culture entiers me manquent), alors je rectifie avec ma vieille culture : n’est pas Jonas qui veut, il n’y a nulle Ninive à détruire et je ne crois pas qu’à mon sort quiconque apporte le moindre intérêt. Je puis être heureuse sans être peureuse. A moins que… Sauf si… Et si l’impossibilité d’écrire n’était que la malédiction que je choisissais, comme un paratonnerre, pour faire de ma vie un éternel inaccomplissement? Oui, c’est un peu tordu, mais peut-être digne de l’éducation que j’ai reçue. Je médite.

Journal du néant (et des colères)

D’une part, je ne sais pas trop quoi écrire, et face à ce ventre mou de moi-même, eh bien, je me résous à réinvestir cet espace sous la forme d’une sorte de journal intime – pas exactement un carnet de notes et d’idées, non. Et ne plus écrire de poèmes – en ce moment mes poèmes sont médiocres, et j’en suis à craindre qu’ils ne l’aient toujours été. Et pourtant, j’ai envie d’entendre le petit bruit des doigts sur le clavier, comme hier j’ai fini par lacer mes baskets et repartir courir; d’après l’appli Runstatic, la dernière fois, c’était le mardi 29 août, la veille d’une convocation à Orléans pour rencontrer ma stagiaire, démarrer l’année, puis tout s’est enchaîné et il n’y a même pas eu un jogging. Autant dire que tout ça ne laisse pas vraiment de temps à la rêverie, à l’écriture créatrice et à la réflexion sur le sens que prend ce monde ballotant. J’ai couru avec le chien, il avait plus soif que moi en rentrant, on a couru un peu plus de trois kilomètres, il faut reprendre quelque part, on fera mieux la prochaine fois.

Voilà, j’écris, c’est plat, j’écris le plat, je décris qu’on a vu un lapin, un chat roux qui a grimpé à un arbre, un grand héron planer au-dessus de nos têtes, presque à ras. Le sol était un peu boueux, j’ai couru sur l’herbe à côté du sillon tracé par les promeneurs. Le ciel était moins couvert qu’aujourd’hui (les indications météorologiques sont les pires).

Un nouveau rapport Pisa dit que nos élèves ne comprennent pas ce qu’ils lisent. Je ne suis pas surprise. J’aime trop mon métier pour que tout cela me laisse indifférente, même des statistiques, car je sais qu’il y a des gens derrière, de jeunes gens. Il y a un problème de rapport à la norme : combien de fautes d’orthographe est-il normal de faire par page? Combien de temps est-il normal de consacrer à son travail scolaire, à la maison? Combien de livres est-il normal de lire par mois, en filière littéraire? etc, etc. On ne devrait jamais considérer l’indigence, ou l’ignorance, comme acceptables. Ce devrait être des anormalités, à rectifier par du soutien, des cours, insister, remédier. Ce ne sont pas des singularités ou des originalités auxquelles il conviendrait de laisser libre cours – ça n’a rien à voir avec le développement humain d’idées, d’émotions, de goûts. C’est seulement l’irrespect des codes qui permettent de faire corps, corps social, corps intellectuel, corps politique. Or ça se disloque beaucoup. Ce que je vois. Je décris ce que je vois.