Douze contraintes

En ce moment, j’accumule les petites rages et les frustrations : pas assez de temps, la chaudière de la maison qui rame, le chien qui entame non pas une crise d’ado, n’humanisons pas, mais qui depuis quelques jours entame sa puberté de chien, lève la patte, et ne répond qu’à le deuxième ou troisième fois aux ordres (depuis mardi exactement), le sentiment d’impuissance ou plutôt d’insuffisance générale que je ressens, je me demande s’il me reste encore des changements d’adresse à effectuer et lesquels, est-ce que j’envoie un message à quelques vieux amis, à quoi bon, plus personne n’écrit.

On pourrait penser que des contraintes, j’en ai déjà assez. Mais non. Je veux aller jusqu’à vendredi prochain, et durant les vacances, je déconnecte et j’écris sur un cahier. Ensuite, je recopierai. Je n’ai pas eu raison d’écrire Mort azimut directement sur le clavier. Je n’ai pas la force de concentration suffisante pour me maintenir active dans l’écriture, sauf quand c’est le rush, la dernière minute, la contrainte du temps qui joue. Syndrome du pompier : je ne m’active que dans l’urgence – sinon, je rêve à ce que je vais faire, le projette, le peaufine parfois dans l’idée, rien n’en sort. Je pense à deux ou trois choses en même temps. (Non, je ne suis pas de très bonne humeur ce matin, ni très bienveillante avec moi – hier j’ai u un film, Valley of love, qui m’a rendue triste, un film fantastique – au sens premier, littéraire, du terme-, un beau film).

Règle suivante : accepter la rencontre, dans ce monde où les gens se rencontrent si peu. Faire de la rencontre des personnages le thème, le centre, l’enjeu. Montrer que c’est possible.

Douze règles, comme les notes de la gamme dodécaphonique. Penser ces règles en termes d’outil, de palette mise à disposition, pas dix comme les tables de la Loi. ( Car qui suis-je?).

Combien de lignes dans ce manifeste?

Quatrième jour de l’établissement du manifeste : il durera peut-être toute une année. Je ne suis peut-être faite que d’intentions, de désirs, et pas du tout de réalisations? Non. cela ne sera pas. Après tout, parfois, j’ai cette drôle de force qui fait qu’un désir peut devenir réalité, changer de nature, passer de l’état de vapeur à celle d’eau claire où se baigner, de nuage à fontaine – l’ouragan devient source, parfois.

Règle n°4 : ne pas sublimer, mais condenser.

(Il faudra réécrire l’ensemble des règles. Dix, dans la plus pure tradition, ce serait bien.)

Logorrhée versus contrainte

Deux journées très remplies, et je n’ai pas écrit ici – mais j’en ai rêvé. Je manque de contraintes, et la seule obligation d’écrire tous les jours, ou presque, n’est pas une pierre assez âpre sur quoi frotter l’étincelle de la créativité. J’ai besoin de défi, je me vexe facilement, j’aime gagner. Je le vois bien à mon assiduité aux cours d’éducation canine, à ma volonté farouche de « tenir mes classes », comme on dit. J’aime montrer que j’arrive à obtenir quelque chose d’autrui, moi qui ai tant de mal à avoir de la volonté pour moi-même, sur moi-même – encore qu’ici je sois bien sévère avec moi, mais j’ai un peu de penchant pour la gourmandise et me promène avec toujours deux ou trois kilos de trop, j’ai carrément du mal à être régulière dans la pratique de la course à pied, j’ai des problèmes de discipline. En fait, j’ai besoin de contraintes. Il faudrait peut-être que j’aille à un atelier d’écriture, ça me manque. Ou, plus malin, que je réfléchisse pour de bon aux contraintes qui me semblent légitimes et surtout efficaces pour produire une oeuvre. Dans quelle esthétique je me situe. Je manque d’un groupe, d’une famille esthétique. Tout est trop éclectique. Il faut des filiations.

Ces derniers temps, l’époque du déménagement, j’ai traîné un bon mois un livre de Christian Dotremont, dont j’aime les logogrammes, énormément. Alors j’ai acheté une sorte de roman, l’histoire des errements intérieurs d’une homme atteint de la tuberculose, sa « catastrophe », peu importe le tuberculose, c’est la maladie mortelle plus généralement, qu’en faire, comment traiter l’amour et surtout l’indifférence autour. La pierre et l’oreiller. C’est le titre. C’est un texte intéressant, je l’ai lu, mais comment dire – sans mon coeur. Contrairement aux logogrammes, par exemple. Trop de distance.

En ce moment, je lis Le fleuve Alphée, de Caillois. Vraiment j’aime la richesse de son écriture. C’est un texte plein, plein de mots précis, j’aime voir se déployer la palette de ses mots. Pas une répétition : de l’économie et de la précision de la phrase découle sa clarté. Une eau pure, dévoilant sous son flot léger des pierres colorées aux nuances aigües.

Si je devais me donner une première contrainte, ce serait la richesse du vocabulaire. Employer beaucoup de mots différents. Utiliser une palette riche, variée, sensible. Exploiter ce trésor, les ressources immenses de la langue française.

Premier point, pour aujourd’hui. (Ceci est un manifeste.)