Histoires de mon corps : le rire impossible

M’étant blessée, je ne peux plus rire. Depuis trois semaines. C’est long.

Je ne m’étais jamais aperçue que je ris bien vingt ou trente fois par jour, en temps normal. Je glousse, je ris quand une cuillère tombe par terre, je fais de l’humour noir quand je regarde les infos, je ris avec le chien, avec l’homme, avec l’enfant, avec l’ami, je ris, je ris! Là, je ne me vois pas très belle en ce miroir. J’espère que cela reviendra. Rire, c’est tout de même une fonction d’usage fréquent, tout autant voire davantage que manger et boire – et cela, je ne le savais pas.

Histoires de mon corps

Mon corps m’est drôlement étranger, trop étranger, et ce depuis l’enfance. J’ai un problème avec ça. Pour certains, pour la plupart, je pense, j’imagine, je jalouse, le corps doit coller, ne faire qu’un, leur corps c’est eux et inversement. Moi j’ai des décollages, ça baille, ça n’est pas vraiment moi, il y a des interstices, des courants d’air, ça ne va pas. Parfois c’est trop grand, d’autres fois ça flotte. Parfois c’est carrément ailleurs. Je ne sais pas d’où vient cette porte entr’ouverte, ce truc mal fini, comme si déjà très tôt c’était mal scotché, mal collé, mal fini. Souvent j’ai du mal à le nourrir correctement; d’autres périodes, ça va, l’été, la soif, la joie, le mouvement; mais parfois de longs mois je l’oublie. Je m’oublie et curieusement, ce ne sont pas des périodes où je suis malheureuse, non, absente seulement. Parfois je constate que mon corps change, ou que j’ai omis de m’en occuper, il se rappelle par le désordre des cheveux ou la peau vraiment trop sèche, je ne suis pas si vieille encore alors l’âge des douleurs n’est pas encore là, j’imagine que cela viendra, plus tard, le plus tard possible j’espère. Je ne sais pas ce que je fuis exactement – moi-même? Un moment d’exaltation pour moi c’est d’être sculptée par un autre regard – un truc de gonzesse qui aime être aimée. Cela déclenche plus de peur que de joie. Parfois. Cela n’arrive pas souvent, ça m’est arrivé une fois, je dirais ça. Une épiphanie, une fois. Pas suffisant pour réparer la porte entr’ouverte, le pull qui baille, le corps mal accroché. Alors à certains moments j’essaie de contrôler, je m’accroche. Je note ce que j’en fais, j’essaie d’y penser, d’y penser, de penser pour l’accrocher, des pensées comme des crochets, des vis, des filins, mais les coutures sont visibles et parfois ça craque, souvent, des réparations, des rafistolages qui ne tiennent pas la route et l’oubli reprend le dessus, mon corps s’efface, il n’est plus là, il n’y a plus que moi, toute seule et sans corps qui fais tous les efforts, qui essaie de faire face et faire semblant – semblant de quoi, d’ailleurs? semblant d’être là, d’être un corps habité par une personne, d’être une personne tout court mais c’est une apparence, une tentative de contrôle et d’habiter dedans alors que les murs sont vides, je mets juste des rideaux aux fenêtres pour qu’on ait l’impression minimale que ça soit habité. Et quand je prends le temps, que je fais l’effort, je mets des meubles, mais dès que j’oublie d’insister, de penser, de peser les aliments, les plaisirs, les efforts, d’évoquer, de convoquer des sensations comme on invite les morts en faisant tourner les tables, dans l’espoir que ça parle, que quelque chose exprime, s’exprime, dès que j’oublie de m’en occuper mon corps se vide et devient transparent, se décolle, pas complètement, pas vraiment fantôme; mais ça baille à nouveau et ça tient mal. C’était ça que je voulais dire aujourd’hui.