Espaces intermédiaires, et entre-deux

Entre mes mains se tournent les pages d’un livre acquis récemment à la Librairie (une pile de livres pour mes vacances, un mince opuscule pour faire un cadeau; j’ai un problème à régler avec les cadeaux de fin d’année, un problème qui s’appelle ma haine, versus babioles et absurdité. Fin de la parenthèse. Il y a plein d’êtres pour qui j’ai de l’affection et ferai donc un effort. Dans les heures qui viennent. Si j’y parviens.)

C’est un livre intelligent, et sensible. Presque autant que Airing (Airing est un cheval alezan.) Rédigé par Jean-Christophe Bailly, un humain dont la pensée comprend les différents espaces, leurs paysages. Le parti pris des animaux est un recueil d’articles; réflexion continuée dans le temps d’un homme qui se confronte aux énigmes, là, devant nous. Les animaux en font partie; plus précisément, ils sont vivants, variés et vivants, et posent devant nous l’énigme de la vie, de ce que c’est, de ce que ça recouvre et de ce que ça cache, la vie. « Nature aime se cacher », dit Héraclite, que Bailly cite. Et ça pense. (Il faut le lire, je ne vais pas résumer.)

Je pensais à mon goût pour la traversée des frontières. J’aime particulièrement certains animaux pour cela : passer du temps avec un cheval, c’est passer du temps sur cette frontière entre l’homme et cet animal-là; mieux définir, par différenciation, ce que sont profondément nos natures respectives; et tenter parfois la traversée, penser-cheval comme le cheval intelligent et sensible se met parfois à penser-homme. Le rationaliste obtus, c’est à dire celui qui part de sa raison, close, au lieu de partir de l’expérience et d’exercer sur elle sa raison, s’exclame en fin de non-recevoir « ce n’est qu’un animal », comme on jette un « ce n’est qu’un enfant », voire « ce n’est qu’une femme » etc. Ce qui n’empêche les rôles, les fonctions, les structures et les différences. Ainsi, clairement, Airing est un cheval capable de parfois penser-homme. Je garde pour moi les anecdotes.

Plus exactement, je les cache. Les humains, comme les animaux, oscillent constamment entre leur présence dans les cachettes, refuges, nids et maisons, et leur passage dans des lieux ouverts, prise de risque. (9 pages brèves mais efficaces chez Bailly à ce sujet). Je n’ai pas envie de me ridiculiser. Pour autant, je sais que ce que je préfère explorer, ce sont les frontières : n’est-ce pas curieux qu’on ose à ce point trancher la nature, si dense et variée et continue, sur nos cartes? Où commence et où finit exactement le fleuve, et le désert? Les bords de la Loire ne sont jamais où on les attend. Les îles se dévoilent, et se cachent, au fil des crues; les oiseaux se déplacent. On dit que le désert avance. Les plages s’ensablent, les falaises de la côte d’Albatre, au-dessus d’Etretat, tombent par pans.

Et je cherche la nuance. Ce bref espace intermédiaire entre la Loire et son bord. Cet espace insaisissable où l’homme et l’animal (du moins un humain et un animal) convergent, se retrouvent, un instant. L’espace où l’homme et la femme sont l’un et l’autre et pas tout à fait. Là où les définitions non pas explosent, mais se fondent, se coulent, se nuancent, s’ajustent. L’espace intermédiaire où cela se féconde et se renouvelle, où on invente des histoires, et des façons d’être-au-monde qui ne soient ni l’amour, ni l’amitié, ni la catégorie sociale, ni la taille, l’allure globale, le portefeuille ou la manière.

Je cherche la nuance, parce que c’est là que l’art est. Dans cet interstice du c’est ceci et presque cela mais pas tout à fait encore. Dans la traversée des frontières. J’aime les boîtes aux lettres, parce qu’elles sont dans les maisons et dehors à la fois. Les forums et les places à l’avant des palais, où se déroulent les tragédies; entre-deux, public et intime, avec les colonnes derrière quoi se réfugier. Les temples et les églises, sombres pour protéger les larmes, ouvertes à tous. Ces moments où l’on change, aussi. Tout à la fois ange, humain, et bête. Comme l’a peint Félix Labisse.

Voici l’image :

LeBonheurDEtreAiméFelixLabisse(Tableau de Félix Labisse; © Philippe Migeat – Centre Pompidou, MNAM-CCI (diffusion RMN) ; © Adagp, Paris; Source : Musée national d’art moderne / Centre de création industrielle ; Référence de l’image : 1990 CX 0480; bref c’est à Beaubourg qu’on peut le voir en vrai, ce tableau, au centre Pompidou.)

Ce tableau s’intitule : « Le bonheur d’être aimé ». Et je crois que c’est là que l’amour se tient : dans nos traversées et nos transformations; dans nos mélanges.

 

L’effet fou

Il y a des textes, comme ça, ils ont un effet fou. On peut les lire à une classe un peu faible, à un groupe, n’importe lequel, des gens qui n’aiment pas lire et qui sont là sous la contrainte comme on va chez le dentiste mais en pire parce que l’école, ça dure plus longtemps (mais qu’on les laisse s’inventer leur vie, je songe ça, parfois, souvent, tiens, aujourd’hui ils ont encore appris à s’ennuyer et à attendre que le temps passe, comme les vieux pépés d’autrefois à la campagne sur le banc de pierre devant la maison, et ensuite la mort sociale, dommage, dire qu’ils auraient pu apprendre à vivre, ou vivre autrement) (pas tous, non plus, évidemment), mais parfois il y a des textes qui les éveillent : on le voit : ça sourit, d’un coup le cheveu bouge, l’oeil s’éclaire, la respiration se fait un peu plus rapide, quelque chose se passe.

Hier, c’était avec Musset, dans « On ne badine pas avec l’amour », la tirade de colère de Perdican à la fin de l’acte II.

Vigny, « La mort du loup », ça les émeut aussi, toujours. Alors que la « Nuit de mai », de Musset, avec le sacrifice du pélican, eh bien c’est plus aléatoire, parce que ça dépend de leur appropriation ne serait-ce que par le sentiment, par l’impression laissée, de la figure de Jésus sacrifié, crucifié : s’ils ne voient pas le rapprochement, la surimpression, les allusions, ça ne les touche pas. Dans ce cas, ça reste un oiseau, quoi.

Baudelaire reste le meilleur de tous. Sauf quand ils n’ont pas du tout de vocabulaire. Alors, là, c’est la catastrophe des fossés qu’on creuse entre eux, et certains c’est pour s’enterrer dedans qu’ils creusent, dans le désespoir de leurs ignorances. Les autres frétillent sur leur chaise, en lisant, ébahis des audaces de Baudelaire. J’habite au quotidien dans un système scolaire qui périclite de ses fossés, de la chasse aux écarts-types, des grands écarts entre les ambitions affichées et les ambitions chiffrées, et qui crée du malheur. Je n’ai rien de plus à dire sur ce sujet que la majorité des acteurs de ce système qui devient fou, de plus en plus, de pire en pire. Je n’ai pas d’amertume. Mais je vois bien qu’on forme trop de gens inemployables, à qui on a appris à devenir inemployables à force de les maintenir à tout prix à l’intérieur de formations, à lutter contre le décrochage scolaire, à stigmatiser ceux qui s’en vont en leur disant que du coup leur vie est fichue, comme s’il n’y avait pas un monde ailleurs, dehors. Loin, une fois sortis, j’espère qu’ils réapprennent à respirer, ceux-là. Alors, pour les garder dedans, on leur apprend qu’on peut ne pas travailler, s’absenter, que rien n’est grave tant qu’ils pointent régulièrement quand même, ils ont vingt ans, vingt-deux ans, des grands, ils passent leur BTS, et ils ont appris que tant que c’était à peu près ça, ça irait, à peu près! mais rien de maîtrisé, ni d’exact. Ils connaissent à peu près l’orthographe. Ou à beaucoup près. Mais ils en ont entendu parler. C’est ce qu’on nous demande : leur en parler.

Restent les moments de grâce : quand je lis à voix haute (car pour certains, qu’ils aient quinze ou vingt-trois ans, aborder seuls la lecture d’un texte peut continuer à poser problème). Je lis à voix haute, à des secondes, et on partage un peu Musset. Alors, pour ces moments-là, j’aime mon métier, tout de même.

Et puis je me demande d’où vient cet effet fou. Qu’est-ce qui fait l’harmonie, quelle corde universelle ça touche.

C’est fou, que ça marche. Comme l’autre jour, où je leur ai lu un poème de Catulle, pour répondre à leur curiosité : qu’est-ce que vous lisez, Madame, il est bizarre votre livre? Une édition Budé, au rose un peu décoloré. C’est fou que ça traverse les siècles et les langues ainsi. Je ne cesse de m’étonner, admirative, et ne trouve pas de réponse à cette question. Le beau? L’universel? Quel concept? Non. C’est juste que ça tient debout.

Et que ça reste un mystère.

Comparer des traductions

Le matin, quand je me lève, je lis des traductions, ou plutôt des réflexions sur des traductions. Je suis fidèlement, étape après étape, André Markowicz qui chemine dans Hamlet et partage son travail sur Facebook. Je reste fascinée devant les variations comme ici, sur Brodsky, quand le Clavier Cannibale (Claro) annonce la sortie d’un livre où plusieurs traductions du texte figurent. Cela risque de rejoindre, dans ma bibliothèque, « L’égal des dieux », cent traductions du poème de Sappho qui commence par cette expression (ou pas, ça dépend de la traduction), un poème d’amour en tous cas, cent poèmes réunis par Philippe Brunet, et une page blanche à la fin où j’ai noté ma traduction, pour finir, la traduction finale, mais au crayon puisqu’il y faudra forcément revenir.

Aux élèves (les latinistes) il faut apprendre à comparer les traductions. Il y a des plans tout faits pour leur faciliter la réflexion, du prêt-à penser : l’une privilégie le fond, l’autre la forme; un tel cherche à conserver au texte son étrangeté ou son exotisme du temps passé, en utilisant un vocabulaire ancien ou qui fait tel, tel autre au contraire transpose, essaie de trouver des expressions contemporaines pour actualiser réflexion ou récit.

Et puis on traduit : parfois faire voeu de transparence, nous aussi; parfois au contraire s’imposer, comme traducteur. Proposer, dans ces perspectives, plusieurs versions. Travail passionnant. Cette année, je n’enseigne pas le latin (petit drame, c’est chacun son tour au lycée).

Il n’empêche que je me demande ce qui me plaît autant, d’où vient ce goût de la traduction. C’est ce plaisir du chemin guidé. J’avoue, j’admets que j’aime cette soumission au texte original. J’aime cette impression ensuite de prendre mon envol, de m’en libérer. A chaque fois, cette impression d’oiseau qui picore avec précision, puis nourri, se défait de ses chaînes. Les oiseaux connaissent parfois les cages, mais jamais les frontières.

La prochaine fois que j’ai des élèves en classe, ne pas leur donner le prêt-à-penser. Leur expliquer d’abord que comparer des traductions, c’est observer ce que c’est la fraternité humaine. Ces esprits qui se penchent tous sur le même texte, avec voeu de fidélité, et empruntent des voies si différentes, en exerçant leur liberté. C’est beau comme une utopie réalisée, la singularité dans le même, les voix multiples dans le même chant. Leur passer la 9ème symphonie, pendant que j’y suis. Non, peut-être pas. Là, je délire. Ou pas.