L’été fantastique, 7 (je persévère)

Presque au bout de l’aventure de l’été, l’atelier de François Bon. (J’ai vécu en parallèle bien d’autres aventures, et l’été semble si loin que la notion de distorsion temporelle, puisque tel est l’objet du paragraphe, cette fois, m’est d’une déconcertante et déprimante évidence.)

« Distensions du temps »

Et qui seraient les fous qui vivraient sur une seule ligne temporelle, tels des musiciens abâtardis répétant la même note sans jamais construire de mélodie, sans connaître le joie des accords? Dehors, les cris des mouettes qui savent la partition du vent; maintenant, mon enfance, mouette, tout cela ramassé en un son. L’humble mouvement de la mouette immobile, remuant l’aile, décalant la note. Et qui seraient les fous qui vivraient sans la rage, la rage de retenir le souvenir du crime disparu, enfoui, le crime que c’est d’être vivant puis d’être mort, de d’habiter, pour ceux qui restent, la maison, cette maison qui est à eux pour un temps. Et qui seraient les fous, à fermer les écoutilles, à ne pas entendre le flux et le reflux, les voix des morts, ceux qui murmurent qu’ils veillent sur nous, nous épaulent, portent nos projets et nous bercent dans cette voix chuintante, le souffle qui nous maintient ouvert et annonce qu’arrive bientôt pour nous aussi l’absence de vent, le vent catabatique, le vent descendant, et ce chemin qu’il nous faudra traverser sur la seule onde du dernier souffle jusqu’à nos morts. Et qui seraient les fous qui ne connaîtraient pas cela, d’habiter une maison, la même et la semblable, celle de gens qui ne sont plus, qui sont là encore, leurs pas dans l’escalier et leur souffle sonore. Et qui ne verraient pas, levant les yeux sur leur propre visage, le reflet d’une absurde continuité, non voulue et violente.

 

L’été fantastique, 6 (on continue)

La suite des aventures d’un texte qui n’est pas encore né, en suivant pas à pas l’atelier d’écriture de François Bon, puisque ce blog est un champ d’expérimentation scripturaire.

« Le lieu précis du fantastique »

Devant moi, dans l’évier, la passoire remplie de pommes de terre; elles sont bouillies; il va falloir les éplucher; j’hésite, du fait de leur température. On ne trouve pas de patates dans la mer. N’allez pas chercher de patates dans la mer. Qui disait cela? Mon grand-père, je crois. Je rince les pommes de terre à l’eau froide, autant de petits bateaux dans la passoire, autant de migrants qui coulent, autant de défis impossibles. Cette passoire, c’est l’échec. Mais l’une a une forme bizarre, une forme de guitare, je dirais; je me déplace le long du plan de travail en lino marron, depuis les années 70 cette cuisine tient le coup, le couteau vieux se trouve dans le tiroir, je vais pouvoir les éplucher, de toute façon c’est pommes de terre ou rien. Un miroir déformé au-dessus de la machine à laver le linge me renvoie une grimace. La buée invite le visage qui me ressemble, mais vieux, disparu, enfumé; le nez trop gros au milieu, le nez de Louis XI, le nez moqué n’est pas à moi. Ne va pas me chercher des patates dans la mer. Je suis dans la cuisine des morts, je vais devoir partager mon repas avec eux. J’entends leur chant monter de l’évier : je leur appartiens. La musique, parfois, dans les pommes de terre.

Tombales

Partager le ciel avec les oiseaux. Tomber.
Les histoires de chute jonchent le sol : miettes d’Icare, un peu partout dans les campagnes traversées. Il y eut des orgueils, et il y eut des guerres.
Si j’étais historienne, j’écrirais aujourd’hui une histoire de l’humilité. J’aurais besoin d’une seule journée pour le faire : pas de traces, pas de héros.
Quelques miettes de pierre, et non de métal.
De l’or à l’os, change une seule lettre, tu verras comme ce n’est pas loin.