Lectures caniculaires

J’ai donc lu : la pièce de théâtre écrite par J. K. Rowling et qui raconte les aventures d’un des fils de notre cher Harry Potter. Assez agréable à lire par temps chaud, mais rien qui ne tienne non plus tant que ça en haleine. J’avoue qu’à tout prendre, et bien que je n’aie vu que le film « Les animaux fantastiques », sans avoir envie de me lancer dans cette lecture, j’ai préféré le divertissement qu’offrait cet univers un peu renouvelé à cette suite par trop prévisible. Mais je l’ai lu en entier, et vite!

Un vrai plaisir de lecture plus ajustée à mes goûts profonds : « Les neiges bleues », de Piotr Bednarski. On m’avait recommandé ce livre, je m’en méfiais (suite à ma déconvenue Carrère). Mais c’est un beau livre, riche, profond, étoffé historiquement, puisque cela se passe en Sibérie, mais avec surtout beaucoup de plis et de replis humains. Un beau texte, bouleversant. Heureusement, je n’ai lu la préface / note du traducteur, à l’orée du livre, qu’après ma lecture, car il y raconte la fin! Une écriture fine et sensible. J’ai presque eu froid avec l’auteur, c’est dire.

Frustrations, symboles, voix intérieures

On peut faire plusieurs lectures du roman d’Elias Canetti dont je viens de tourner les dernières pages, et qui s’intitule Autodafé. Traduction Paule Arthex. Bien écrit.

« D’étranges découvertes provoquaient son rire. »

C’est son seul roman. C’est explicable : écrit dans sa jeunesse, très marqué par le contexte historique de la montée du nazisme, très théorique – chaque personnage est l’incarnation d’une idée, c’est cela que je veux dire. Je comprends qu’ensuite il ait écrit des essais, car c’est davantage un roman d’idées que la création d’un monde. Il décrit assez mal les lieux, un peu mieux les corps, et très bien les folies. Heureusement, ce sont les folies, les voix intérieures, les démons de chacun qui s’expriment. Les frustrations terribles et mortifères, les frustrations sexuelles terribles, qui conduisent à la démence – à moins qu’elles n’en soient un des symptômes majeurs. Et beaucoup de considérations saillantes, bien vues, sarcastiques, sur la violence et la solitude. L’histoire est celle d’un sinologue autodidacte, isolé, austère et méprisant, et de sa folie grandissante – car quel est l’objet de son amour? Sa bibliothèque? Lui-même? Son propre savoir? Au fond, il est incertain qu’il sache tout simplement aimer. Et pour son grand malheur, il épousera son pendant féminin, bouffie d’ignorance, qui aime quoi : l’argent? elle-même? sa jupe bleue? Histoire tragique que celle de la collusion des solitudes qui se méconnaissent comme telles, des êtres de repli qui veulent ignorer ce que c’est que de manquer soi-même, de manquer de quelqu’un, de manquer à quelqu’un, ces solitudes qui sont des faux mondes qui craquèlent de leurs propres voix, emplies de leur orgueil dément.

Les analyses de Canetti sonnent justes, mais déferlent comme la mer, se précisent à chaque fois. C’est difficile de détacher des mots, un passage, quelques lignes, sans que ça sonne faux. Ici, une réflexion un peu sortie de son contexte!

« Quant à l’existence d’une autre force motrice de l’histoire, bien plus profonde et autrement réelle, le désir des hommes de se fondre dans une espèce animale supérieure, la masse, et de d’y perdre entièrement comme si jamais l’homme n’avait existé, ils n’en avaient nul soupçon. Car ils étaient cultivés et la culture est une ligne de défense de l’individu contre la masse agissant en lui.

La fameuse lutte pour la vie, nous la menons pour la destruction de la masse en nous, non moins que pour la faim et pour l’amour. »

 

Et j’ai fini aussi, cette semaine, un autre livre.

Un tout petit livre, très fin, qui contient un texte plutôt autobiographique, dans lequel Leiris se demande ce qui est sacré pour lui, et si, en fonction des gens, le sacré; ce qui est sacré pour eux, ne serait pas définissable par une couleur. Non, Leiris n’est pas vraiment un homme religieux, oui, c’est un ancien surréaliste et c’est un ethnologue. Un livre plein de petites notes qui font rêver, ou réfléchir, ou les deux.

« L’acte même par lequel le poète transcende les choses, étant séparation, décollement, implique qu’il y a quelque chose qui ne colle pas dans la vie du poète ».

En plus, il a de l’humour… Le sacré dans la vie quotidienne. C’est paru chez Allia.

Lecture de H. Arendt

Comme je prends le temps, ce dimanche, de relire Condition de l’homme moderne pour copier quelques phrases sur un petit carnet récemment dévolu à cet usage (un carnet acheté à Venise chez un monsieur au français charmant, chez qui j’ai retrouvé les masques en carton qui faisaient la joie de mon enfance, des masques souples qui couvrent les yeux et le front, notamment celui qui me transformait en chinoise – ô joie, avec un chignon de cheveux noirs tenus par une baguette en carton, aussi m’a-t-il offert ce petit carnet bleu); comme donc, je prends le temps de relire le texte, je m’aperçois que derrière le vertige apparent et tourbillonnant de citations et réflexions étymologiques nombreuses, à même de séduire l’antiquisante que je suis (pour devenir vraiment antique, j’ai à peu près vingt ans!), derrière tout cela se cache une structure très nette. En première lecture, j’avais perçu une supériorité de l’homo faber sur l’homo laborans, et même une sorte de déclinisme, comme on dit aujourd’hui, une sorte de regret du temps jadis, dans la critique vive qu’elle formule de l’animal social devenu égoïste dans la société de consommation, un animal attaché à la vie comme si elle était une valeur. Sa pensée est construite et complexe, comme une cathédrale. Elle analyse pourquoi la grande noblesse de l’homme consiste en l’acte de penser, mais tout en envisageant que penser dans son coin, sans donner à soi-même et aux autres un espace d’apparence suffisant, c’est vivre sans fonder ni sa propre réalité, ni celle du monde autour. En réalité, je lis son texte comme un appel à la parole.

J’ai relevé bien des phrases, et au début : « Et toute action de l’homme, tout savoir, toute expérience n’a de sens que dans la mesure où il peut en parler ». Si elle met à distance farouchement la phrase de Protagoras (l’homme est la mesure de toute chose), en en reprenant les traduction, si elle met à distance l’idée de l’animal socialis ou politicus  qui nous vient d’Aristote en passant par Sénèque et Thomas d’Aquin, si elle fait l’éloge de la retraite, du silence, de la vie contemplative, sans jamais rejeter la nécessité de l’action, c’est parce qu’elle place la fierté de l’homme dans son espoir d’être singulier, tout en étant parmi les autres. C’est un jeu d’équilibre subtil. Au fond, la phrase qui m’a le plus marquée, c’est celle-ci :

[...] il est aussi dur et peut-être plus honteux d’être l’esclave de soi que d’être le serviteur d’autrui.

Je crois que pour elle, il s’agit d’arriver à relever ce défi : être un, construire et préserver une identité qui importe plus que la vie en tant que telle, avec courage et vertu, avec le sens de l’honneur, relever le défi de l’individualité tout en dialoguant, en s’ouvrant à la multiplicité des autres par la parole, et surtout en se construisant par la force double du récit et de l’événement, l’union de la parole et de l’action étant nécessaire à l’exercice d’une puissance, d’une vie pleine et non subie sous la forme d’un processus. En cela, mettre sa puissance au service d’un autrui ou d’une idée, voire d’un idéal, est plus noble que de se laisser piéger par le narcissisme vitaliste et brutal auquel encline la société de masse.

Vivre l’expérience authentique de soi et du monde et l’exprimer (être artiste), agir (être un homme de science, et agir sur la nature, ou un homme politique, et agir sur les relations sociales), et par là créer l’événement, et penser (être philosophe), sont les être-au-monde qui paraissent le plus à même d’échapper tant à la réification qui détache l’homme de soi, qu’aux processus qui le soumettent.

C’est ce que je comprends. Au fond, ce n’est pas si pessimiste que ce que me laissait penser ma première lecture. Personne n’a jamais dit que vivre était facile, ou devait l’être (sauf peut-être les marchands!).