Lecture de H. Arendt

Comme je prends le temps, ce dimanche, de relire Condition de l’homme moderne pour copier quelques phrases sur un petit carnet récemment dévolu à cet usage (un carnet acheté à Venise chez un monsieur au français charmant, chez qui j’ai retrouvé les masques en carton qui faisaient la joie de mon enfance, des masques souples qui couvrent les yeux et le front, notamment celui qui me transformait en chinoise – ô joie, avec un chignon de cheveux noirs tenus par une baguette en carton, aussi m’a-t-il offert ce petit carnet bleu); comme donc, je prends le temps de relire le texte, je m’aperçois que derrière le vertige apparent et tourbillonnant de citations et réflexions étymologiques nombreuses, à même de séduire l’antiquisante que je suis (pour devenir vraiment antique, j’ai à peu près vingt ans!), derrière tout cela se cache une structure très nette. En première lecture, j’avais perçu une supériorité de l’homo faber sur l’homo laborans, et même une sorte de déclinisme, comme on dit aujourd’hui, une sorte de regret du temps jadis, dans la critique vive qu’elle formule de l’animal social devenu égoïste dans la société de consommation, un animal attaché à la vie comme si elle était une valeur. Sa pensée est construite et complexe, comme une cathédrale. Elle analyse pourquoi la grande noblesse de l’homme consiste en l’acte de penser, mais tout en envisageant que penser dans son coin, sans donner à soi-même et aux autres un espace d’apparence suffisant, c’est vivre sans fonder ni sa propre réalité, ni celle du monde autour. En réalité, je lis son texte comme un appel à la parole.

J’ai relevé bien des phrases, et au début : « Et toute action de l’homme, tout savoir, toute expérience n’a de sens que dans la mesure où il peut en parler ». Si elle met à distance farouchement la phrase de Protagoras (l’homme est la mesure de toute chose), en en reprenant les traduction, si elle met à distance l’idée de l’animal socialis ou politicus  qui nous vient d’Aristote en passant par Sénèque et Thomas d’Aquin, si elle fait l’éloge de la retraite, du silence, de la vie contemplative, sans jamais rejeter la nécessité de l’action, c’est parce qu’elle place la fierté de l’homme dans son espoir d’être singulier, tout en étant parmi les autres. C’est un jeu d’équilibre subtil. Au fond, la phrase qui m’a le plus marquée, c’est celle-ci :

[...] il est aussi dur et peut-être plus honteux d’être l’esclave de soi que d’être le serviteur d’autrui.

Je crois que pour elle, il s’agit d’arriver à relever ce défi : être un, construire et préserver une identité qui importe plus que la vie en tant que telle, avec courage et vertu, avec le sens de l’honneur, relever le défi de l’individualité tout en dialoguant, en s’ouvrant à la multiplicité des autres par la parole, et surtout en se construisant par la force double du récit et de l’événement, l’union de la parole et de l’action étant nécessaire à l’exercice d’une puissance, d’une vie pleine et non subie sous la forme d’un processus. En cela, mettre sa puissance au service d’un autrui ou d’une idée, voire d’un idéal, est plus noble que de se laisser piéger par le narcissisme vitaliste et brutal auquel encline la société de masse.

Vivre l’expérience authentique de soi et du monde et l’exprimer (être artiste), agir (être un homme de science, et agir sur la nature, ou un homme politique, et agir sur les relations sociales), et par là créer l’événement, et penser (être philosophe), sont les être-au-monde qui paraissent le plus à même d’échapper tant à la réification qui détache l’homme de soi, qu’aux processus qui le soumettent.

C’est ce que je comprends. Au fond, ce n’est pas si pessimiste que ce que me laissait penser ma première lecture. Personne n’a jamais dit que vivre était facile, ou devait l’être (sauf peut-être les marchands!).