Hier, j’ai lu un roman,

que j’ai fini dans la soirée, d’une traite. Commencé vers (?) (je ne suis pas sûre?) je pense, vers 20h, puisqu’à 19h 30 j’en étais encore à passer les coups de fil quotidiens qui rythment la quarantaine – je ne dis plus le confinement, je pense que ça dépassera la durée des 30 à 31 jours qui font un mois, j’ai décidé de penser quarantaine.

Voilà un mot qu’on n’aura plus trop besoin d’expliquer en cours, pendant environ 10 ans, avant que ça ne revienne. L’ignorance des jeunes générations à qui il faut apprendre la vie!

Donc hier j’ai lu en quatre heures à peu près le roman de Paolo Giordano qui s’appelle La solitude des nombres premiers. Honnêtement je me suis décidée à le lire parce qu’il paraît que ce même auteur a écrit un bref texte de circonstance intitulé Contagions mais ça je ne l’ai pas encore lu, mais j’ai vu que sur la pile des livres offerts à E. pour Noël, il y avait celui-là, choisi pour lui sans doute parce qu’il y a « nombres premiers » dans le titre, à moins que ce ne soit à cause de « solitude ». Bref. Un cadeau adressé par ma mère à mon compagnon. Une jolie couverture verte à pois. Je l’ai lu.

Cela faisait un bout de temps que je n’avais lu un roman psychologique, des études de caractères, une sorte de constat (on ne peut pas dire réflexion) mais un constat, une radiographie du « poids des conséquences ».

Ce n’était pas niais. C’était un monde très adolescent. Je ne sais pas jusqu’à quel point c’est vrai que les adultes portent ainsi le fardeau de leur adolescence. C’était assez rafraîchissant, en un sens, comme un voyage vers un pays très loin. En tout cas, je me demande qui peut porter à ce point le poids des meurtrissures et vexations de sa jeunesse, des gens qui ont des problèmes, tout de même – ce qui est le cas de ces personnages. Est-ce qu’il nous ressemble? Un peu. Carrément maladifs, grossissant comme par un effet de loupe nos propres meurtrissures -on l’espère, un peu plus petites, pour le commun des mortels! – nos propres envies de vengeance et revanche, la plus violente sans doute étant l’indifférence envers des parents dépassés, à tous points de vue; grossissant ces fâcheuses conséquences des hasards de la jeunesse, ces premiers moments où l’on se lance dans le monde, et où l’on se heurte à tel ou tel lieu, telle ou telle personne, telle ou telle activité, tout ce qui va nous cabosser, nous constituer, nous marquer, nous faire passer de pâte à modeler à homme fait, femme faite.

Tout cela se lit bien. J’ai passé une bonne soirée. Ce qui, en soi, est énorme. J’ai tout de même une remarque à formuler, un petit point qui me chiffonne. Les personnages principaux sont pour l’une, anorexique, pour l’autre, un autiste suite à traumatisme. Il n’y a pas de guérison miraculeuse ou de happy end ridicule concernant ces points. On ne guérit pas de ce genre de maladies psychiques en deux pages, par exemple, je ne sais pas, moi, une virée joyeuse en bord de mer, et hop! tout va mieux. Il n’y a pas non plus de réflexion sur ces maladies : un peu de causes, beaucoup de conséquences, le roman montre. Mais il montre ces personnages un peu comme des bêtes curieuses, quand même, tout en nous entraînant dans leurs méandres et leurs histoires intérieures. Ceci dit, un roman n’a pas être un plaidoyer pour une meilleure compréhension des anorexiques ou des autistes, et tous ne sont pas des êtres sympathiques, ni plus ni moins que les variantes humaines dont le spectre des caractéristiques mentales se situe davantage dans la moyenne et la norme chiffrée.

Ce n’est déjà pas si mal, de nous faire nous intéresser à des personnages peu sympathiques. Du moins, pour ma part, si j’ai suivi avec intérêt leurs parcours, jamais je ne ferais de ces personnages des amis, ni n’iraient prendre un café imaginaire avec eux (comme, je ne sais pas, moi, le Comte de Monte-Cristo ou Julien Sorel ou même la narratrice du livre d’E. Ferrante que j’avais lu l’été dernier). Le livre d’une soirée, donc. Voilà.

Périclès

En ce moment, le vent tourne autour d’Athènes, de Tassos, de l’impérialisme athénien et de ses causes, de la vie de Périclès – bref, je lis un livre d’histoire, d’un certain Vincent Azoulay, qui s’intitule sobrement Périclès. Je m’offre en ce printemps un petit bain de jouvence quant à mes fort modestes savoirs, j’ai autrefois appris à traduire des textes mais je manque toujours de repères historiques, il semblerait que malgré son caractère (je l’avoue volontiers, toute lettres classiques que je suis, parce que lettres classiques sans doute, plus attachée à la lecture personnelle des textes, à l’entrée dans le jeu de la traduction, à la réflexivité à laquelle cet exercice conduit sur sa propre langue, et puis aux idées neuves que cela fait surgir, le contact presque surréaliste entre notre monde et celui-là-bas, l’étincelle, l’oxygène entre les deux silex, je trouve cela poétique, en fait) – et donc j’assume de ne pas tout à fait comprendre comment on peut encore infiniment réécrire et réinterpréter l’histoire antique, dont on connaît déjà les sources et leurs limites, alors même que je comprends si bien qu’on plonge et qu’on replonge dans cette mer limitée de textes excellents. Je reprends : il semblerait que malgré son caractère un peu suranné, l’histoire antique fasse encore des découvertes, et qu’il me faille me mettre à jour, en ce qui concerne la recherche universitaire. Il faut bien des professeurs-chercheurs en histoire de l’Antiquité. Je me dis cela, toutefois, qu’il s’agit de sources fabuleuses, de textes merveilleux, bien que parfois un peu âpres d’abord, qui se méritent. Les siècles ont opéré des tris. Rien à voir avec l’océan, le fatras moderne. Je suis en train de mettre sur la pile des livres à donner certains auteurs adulés il n’y a pas vingt ans. Il y en a un qui s’intitule Tout passe, de Gabriel Josipovici. C’est bien vrai. C’est un beau texte, mais je sais que je ne le relirai pas. Il n’y aura pas d’étincelle, il n’y aura pas d’écart, pas d’oxygène entre les silex : ce livre, sage, de la sagesse immense de l’auteur qui a compris que le temps passe, le motif éternel de la vanité, notre fragilité humaine, la seule solidité des liens minuscules qui, tressés, finissent par former la chaîne solide des affections et des mémoires, ce livre, tout sage qu’il est, tout poétique, est trop près. Trop près de moi, de mon époque, de la conception du monde (Weltanschauung comme on dit chez moi) qu’adopte mon biotope socio-culturel global. Et donc, pas d’étincelle. À quoi sert-il de lire un texte avec lequel on est profondément d’accord? Je n’ai pas besoin de réassurance narcissique – pas en ce moment. J’avoue volontiers que, face à la violence chaotique du vaste monde, c’est évidemment un besoin fréquent. Mais j’irai chercher quelqu’un d’autre : ce livre-là a déjà fait son office de pansement. Et je cherche des écorchures : non par masochisme, mes ces petites effilochures aux genoux qui sont la marque des aventures, de l’accroche, de ces instants où l’on abdique sa peur et l’on va vers l’avant, vers l’ailleurs, en essayant de se dépasser.

Nota bene : on remarquera que cet élan verbal s’accompagne, de façon ironique, vers un retour vers les textes anciens. S’agit-il de l’aveu implicite d’un renoncement? D’un désespoir acquis face à la décadence intellectuelle contemporaine? D’un snobisme? D’un goût?

Je m’amuse. Juste cela, cette injonction : se connaître soi-même, les efforts qu’on a besoin de fournir, et savoir aussi, là-dedans, où est son plaisir.

Boussole

Hier j’ai fini la lecture de Boussole de Mathias Enard, et c’était un beau livre. Je me demande si l’auteur ressemble à son héros. J’admire et j’envie tant de savoir et de culture. J’admire l’effort poursuivi sans relâche tant par l’auteur, jusqu’au bout du livre, que par son personnage, qui ne s’éloigne jamais de lui-même et de tout ce qu’il ressent. Moi j’en suis incapable. Ou autrement. Par ailleurs, ce n’est pas tellement l’argument psychologique qui tient le livre, mais l’émotion des peuples et des cultures. La perméabilité des frontières. Les tapis volants. J’ai beaucoup aimé cette lecture, puis j’ai songé que je n’ai jamais encore vu Vienne. Il faudra remédier à cela.