Lectures

Petit point sur les lectures des derniers jours :

j’ai lu Joy Sorman, Boys, boys, boys. En fait, ça date un peu (lecture à la mode quand ce livre a eu un prix!), mais la réflexion sous-jacente est tout à fait d’actualité, même si le Paris décrit, et son mode de vie, a bien pris dix ans. C’est intéressant, de voir comment elle montre que la virilité, le fait de s’exprimer avec une forme d’audace, un peu de force, est une vertu. Comment elle passe, en se faisant violence, avec effort, du monde du féminin à celui non du masculin, mais du viril. Pourquoi pas. C’est une thèse. Je ne suis pas absolument convaincue – si ce n’est que ça sonne authentique, on sent une voix prise au piège de sa propre représentation, et qui s’y débat. Je pense qu’on a le droit de préférer vouloir appartenir au monde des gens un peu puissants, qu’il est bon d’avoir de l’ambition, de vouloir agir plutôt que subir – mais il manque cela, l’ambition, l’action, l’effet. C’est une quête identitaire qu’elle narre, comme s’il s’agissait de faire un « travail sur soi », comme si c’était affaire de psychologie. Alors qu’on connaît tous l’importance de la matière, en matière de hiérarchie humaine. Elle peut vouloir du pouvoir, mais qu’elle le dise, et qu’elle agisse, au lieu de narrer d’assez vains changements intérieurs. Bon, ça montre une génération de femmes déboussolées, au tournant des années 2000 (j’imagine que je suis censée en faire partie?).

Et puis j’ai lu Gros oeuvre, toujours d’elle. Un chapitre, une maison. C’est un peu bobo-écoloïsé (genre, viens, on va vivre dans une tente, un préfa, un échafaudage, prenons-nous par la main, viens mon chouchou on vit de rien). Mais ça se laisse lire, c’est attachant, c’est amusant, c’est engagé. Un peu d’autodérision ne serait pas malvenue, à mon goût. Pourquoi pas, des histoires de maison. Mais je crois que la réflexion sur l’interaction entre l’homme et son habitat n’est pas assez poussée. Il y a quelques beaux chapitres, sur des maisons d’artistes cassées, détournées. Quand elle s’éloigne du politique, elle y gagne.

J’ai lu La Douce empoisonneuse d’Arto Paasilina, parce qu’on m’a recommandé cet auteur finnois. Oui, il écrit bien, c’est assez truculent, c’est drôle! L’histoire est bien menée, surtout au début, on entre dans un univers neuf et cela fait du bien, presque comme un sauna littéraire. Après, j’avoue que le canevas m’a semblé un peu trop prévisible à partir de la page 150, et j’ai lu un peu vite la fin, sans grande surprise – toutefois, l’expression, vive, imagée, garde d’un bout à l’autre son charme. Il faudra que j’en trouve un autre du même auteur, à lire.

Et puis j’ai lu Poétique de l’égorgeur, de Philippe Ségur. Alors… comment dire… c’est très bien écrit, c’est finement mené, c’est très autobiographique (évidemment, ce type est prof dans une fac de droit, a des chiens, et probablement un enfant, ou deux, et vit dans le sud de la France). Il y a même une réflexion, genre mise en abyme, sur le geste même d’écrire, le fait d’inventer des histoires, le pouvoir de l’imagination. Il y a du vrai, du faux, et même le trouble des frontières. C’est un livre excellent, objectivement. Et pourtant, je n’ai pas aimé ce livre – pourquoi? Parce qu’il ne m’a pas emmenée ailleurs, moi, Alice, qui suis prof aussi, et qui a aussi un chien, un chat, et des enfants, même que j’en ai deux, et que je vis dans le centre de la France, et que parfois je réfléchis sur le geste d’écrire, sur les golems, les fantômes, et les vies doubles qu’on pourrait mener. Ce livre a tout pour lui, mais il est trop fraternel, jusque dans l’écriture, il a quelque chose d’incestueux qui le rend désagréable au toucher, impossible. Je l’ai lu très vite, pour m’en débarrasser, jusqu’à en avoir les yeux qui pleurent – mais je l’ai lu! Un très bon livre. Mais qui ne vient pas d’assez loin.

Je ne sais pas trop quoi lire, maintenant. Je ne sais pas… Avec la rentrée… On verra.

 

Lectures caniculaires

J’ai donc lu : la pièce de théâtre écrite par J. K. Rowling et qui raconte les aventures d’un des fils de notre cher Harry Potter. Assez agréable à lire par temps chaud, mais rien qui ne tienne non plus tant que ça en haleine. J’avoue qu’à tout prendre, et bien que je n’aie vu que le film « Les animaux fantastiques », sans avoir envie de me lancer dans cette lecture, j’ai préféré le divertissement qu’offrait cet univers un peu renouvelé à cette suite par trop prévisible. Mais je l’ai lu en entier, et vite!

Un vrai plaisir de lecture plus ajustée à mes goûts profonds : « Les neiges bleues », de Piotr Bednarski. On m’avait recommandé ce livre, je m’en méfiais (suite à ma déconvenue Carrère). Mais c’est un beau livre, riche, profond, étoffé historiquement, puisque cela se passe en Sibérie, mais avec surtout beaucoup de plis et de replis humains. Un beau texte, bouleversant. Heureusement, je n’ai lu la préface / note du traducteur, à l’orée du livre, qu’après ma lecture, car il y raconte la fin! Une écriture fine et sensible. J’ai presque eu froid avec l’auteur, c’est dire.

Frustrations, symboles, voix intérieures

On peut faire plusieurs lectures du roman d’Elias Canetti dont je viens de tourner les dernières pages, et qui s’intitule Autodafé. Traduction Paule Arthex. Bien écrit.

« D’étranges découvertes provoquaient son rire. »

C’est son seul roman. C’est explicable : écrit dans sa jeunesse, très marqué par le contexte historique de la montée du nazisme, très théorique – chaque personnage est l’incarnation d’une idée, c’est cela que je veux dire. Je comprends qu’ensuite il ait écrit des essais, car c’est davantage un roman d’idées que la création d’un monde. Il décrit assez mal les lieux, un peu mieux les corps, et très bien les folies. Heureusement, ce sont les folies, les voix intérieures, les démons de chacun qui s’expriment. Les frustrations terribles et mortifères, les frustrations sexuelles terribles, qui conduisent à la démence – à moins qu’elles n’en soient un des symptômes majeurs. Et beaucoup de considérations saillantes, bien vues, sarcastiques, sur la violence et la solitude. L’histoire est celle d’un sinologue autodidacte, isolé, austère et méprisant, et de sa folie grandissante – car quel est l’objet de son amour? Sa bibliothèque? Lui-même? Son propre savoir? Au fond, il est incertain qu’il sache tout simplement aimer. Et pour son grand malheur, il épousera son pendant féminin, bouffie d’ignorance, qui aime quoi : l’argent? elle-même? sa jupe bleue? Histoire tragique que celle de la collusion des solitudes qui se méconnaissent comme telles, des êtres de repli qui veulent ignorer ce que c’est que de manquer soi-même, de manquer de quelqu’un, de manquer à quelqu’un, ces solitudes qui sont des faux mondes qui craquèlent de leurs propres voix, emplies de leur orgueil dément.

Les analyses de Canetti sonnent justes, mais déferlent comme la mer, se précisent à chaque fois. C’est difficile de détacher des mots, un passage, quelques lignes, sans que ça sonne faux. Ici, une réflexion un peu sortie de son contexte!

« Quant à l’existence d’une autre force motrice de l’histoire, bien plus profonde et autrement réelle, le désir des hommes de se fondre dans une espèce animale supérieure, la masse, et de d’y perdre entièrement comme si jamais l’homme n’avait existé, ils n’en avaient nul soupçon. Car ils étaient cultivés et la culture est une ligne de défense de l’individu contre la masse agissant en lui.

La fameuse lutte pour la vie, nous la menons pour la destruction de la masse en nous, non moins que pour la faim et pour l’amour. »

 

Et j’ai fini aussi, cette semaine, un autre livre.

Un tout petit livre, très fin, qui contient un texte plutôt autobiographique, dans lequel Leiris se demande ce qui est sacré pour lui, et si, en fonction des gens, le sacré; ce qui est sacré pour eux, ne serait pas définissable par une couleur. Non, Leiris n’est pas vraiment un homme religieux, oui, c’est un ancien surréaliste et c’est un ethnologue. Un livre plein de petites notes qui font rêver, ou réfléchir, ou les deux.

« L’acte même par lequel le poète transcende les choses, étant séparation, décollement, implique qu’il y a quelque chose qui ne colle pas dans la vie du poète ».

En plus, il a de l’humour… Le sacré dans la vie quotidienne. C’est paru chez Allia.