Autonomie et esthétique

Voilà l’anecdote, prélude à la réflexion : j’ai acheté pour 7 euros de coton bio/ökotex/fabriqué en Europe, parce que je voulais des tissus – au départ pour faire des tissus-papier cadeau, et remplacer les rouleaux scintillants qui ne servent que quelques instants, le temps d’un déchirement, fût-il joyeux; et puis dimanche, j’ai décidé de me coudre un petit haut, avec ce tissu rouge et blanc et un ruban qui traînait, il faisait trop chaud pour aller vadrouiller à vélo comme on en avait le projet initial, alors c’était un dimanche à la maison (et j’ai lu/relu en une semaine Le Satyricon de Pétrone, plusieurs textes de Platon, pas mal de lectures hâtives pour penser les nouveaux programmes – il était hors de question de replonger dans un livre!). Soit. Et j’ai cousu, sans patron ni préparation, libération! selon mon idée et à l’intuition! Du coup, j’ai un petit haut, pas exactement symétrique dans le dos, mais j’ai réussi les pinces, devant, je le trouve plutôt réussi, finalement. Disons qu’il est « fait maison », comme les gâteaux qui ne sont pas industriels. Il a ses irrégularités, sa singularité. C’est un vêtement éthique, en somme, éthique, et fruit de mon autonomie, de ma liberté de décider ce que je fais, comment j’agis, quels sont mes goûts (ce rouge peut être discutable…), à mille lieux du « prêt-à-porter », consensuel. C’est un pied-de-nez à la mode, à son industrie, aux tonnes de colorants déversés, aux soldes qui s’annoncent demain, à la gabegie du pauvre européen qui « fait les soldes » tandis que le pauvre du sud-est asiatique s’esquinte les yeux et les mains pour produire du tee-shirt à bas coût qui traversera les eaux du globe. Mais puis-je le mettre? Est-ce « mettable »? Est-ce qu’il ne faudrait pas penser, repenser nos critères esthétiques, tout habitués que nous sommes aux vêtements lisses, fabriqués par des machines, uniformisés comme ces jeans que nous portons tous? Je songe à cette collègue de philo, dans mon premier lycée (mon premier en tant que prof!), qui était toujours impeccablement habillée. Nathalie Z. Elle avait une quarantaine d’années, et devait son élégance à l’habitude qu’elle avait prise de se faire faire un tailleur ou deux par an, tailleur-jupe ou tailleur-pantalon. Elle finissait par avoir une jolie garde-robe, et sa couturière restaurait ses premiers ouvrages au fil de l’évolution de sa morphologie. Elle disait agir ainsi après avoir beaucoup réfléchi, par éthique, au fond, davantage que par coquetterie. Est-ce une originalité difficile à assumer, que l’élégance? Mon petit haut n’est pas vraiment élégant. C’est plutôt un haut original et rigolo, pas très regardable, en fait. Le tissu rouge et blanc pourra toujours être recyclé en tissu de paquet cadeau. Mais l’enjeu est celui du regard social, de la norme esthétique qui s’est imposée : celle du vêtement simple, « basique », c’est le mot qu’emploient les vendeurs de prêt-à-porter, puis viendra le moment où certains (certaines, surtout, c’est culturel) agrémenteront une « base », évidemment composée de « basiques », un jean, une chemise blanche, une jupe unie, que sais-je, de « pièces » moins conventionnelles : un haut un peu spécial, un sac, un bijou. Dans notre société, la singularité est devenue une option. L’identité une « pièce » que l’on achète en soldes (comme c’est un peu original, mieux vaut ne pas trop investir dans un élément passager). Comme si l’identité était passagère. Je ne coudrai bien sûr pas tous mes vêtements, parce que j’en suis incapable, d’une part, et que d’autre part j’appartiens à la marche du monde et aux cycles des échanges inter-humains. Mais je porterai mon petit haut singulier, fût-il asymétrique dans le dos! Dans un geste d’autonomie esthétique.