Dialogues

LezardImaginaireAujourd’hui, atelier d’écriture avec Léa Toto. L’Animatrice d’Atelier avec A majuscule partout. Après une semaine épuisante et un bon mal de gorge, eh bien, ça a été l’occasion de se poser, petit à petit. Et puis, il a fallu écrire un texte un peu comme Valère Novarina. Un texte qui aurait donné la parole au discours direct à des gens, dont on aurait eu le prénom, arrivant juste après un verbe introducteur au passé simple. Du genre : « Bonjour », s’exclama Léon. Et on enchaîne, on écoute la polyphonie du monde. « Il a neigé ce matin », renchérit Lucile. Etc, etc.

Ce qui m’a mise de bonne humeur, c’est d’écrire ce qu’il y a ci-dessous. J’ai un peu détourné l’exercice. Je me suis fait drôlement plaisir. Je partage ce petit moment-là. En deux souffles.

Écrire, dit-elle; Écrire, dit Marguerite; Je ne supporte pas les autres mots que dire, c’est trop artificiel, dit Marguerite; On s’en fout, répliqua Valère; Je préfère Marguerite, dit Alice; Arrête d’être fidèle, hurla Valère; J’aime Marguerite, sa vie matérielle et sa douleur, dit Alice; Sors de là! beugla Valère; Sors de là tout de suite ou je te flingue, menaça Valère; Où veux-tu la flinguer, où ça, au crâne ou au coeur? dit Marguerite; Je la flingue où et quand je veux, fanfaronna Valère; Toi t’es mort et enterré et oublié dans dix ans, dit Alice; T’es has been, dit Alice; Arrête de préférer ta maman à ton papa, psychanalysa Valère; Tu n’as rien compris, dit Marguerite; Les hommes ne comprennent pas, dit Marguerite; Ils ne savent pas prendre avec, ils prennent contre, ils sont systématiques, ce sont des enfants, dit Marguerite; Regarde-les jouer, dit Marguerite; Ils jouent avec les mots comme aux Légo ou à la guerre, dit Marguerite; Faisons autre chose, dit Alice; Comprenons-nous, dit Marguerite; Oui, dit Alice; Mais je suis la consigne, l’ordre et la République des lettres, s’exclama Valère; Je suis le pouvoir et l’organisation du dictionnaire, déclara Valère; Et quand je suis à la pointe du renouveau de l’écriture littéraire c’est pour vous écrabouiller, murmura Valère; Ce sont des prédateurs, dit Marguerite; Tu vois, dit Marguerite; En même temps, ça a de la gueule, le systématique, dit Alice; Ça gueule, ça gueule, dit Marguerite; Écrire, dit Marguerite; Il faut écrire, dit Marguerite; Écrire, dit-elle.

Écrire quoi, répondit Valère; Tu me fais marrer, se moqua Valère; Arrête de te regarder le nombril, ajouta Valère; Les femmes et leur nombril me fatiguent, soupira Valère; C’est vrai, songea Alice; Dire le monde, pensa Alice; Écouter le monde, souligna Valère; Se faire chambre d’écho, compléta Alice; Arrête, dit Marguerite; Ne cède pas à la séduction de l’extérieur, dit Marguerite; Il faut aimer les hommes et tenir leur monde éloigné, dit Marguerite; Les voix intérieures, dit Alice; Les voix extérieures, cria Valère; Ailleurs que dans ta tête il se passe quelque chose, insista Valère; Tu la flingues, dit Marguerite; Quelle violence, ce monde, dit Marguerite; À quoi bon écouter les autres le samedi matin, dit Alice; Je m’oppose au désespoir, affirma Valère; Je m’oppose au repli sur soi, ajouta Valère; Écrire et boire, dit Marguerite; Qu’est-ce qu’on cherche, dit Alice; À entendre, dirent Marguerite et Valère; Il y a un concert, dit Alice; Il n’y a pas d’accord, dit Marguerite; Je vais faire exploser vos cervelles, exposa Valère; Je vais les faire exploser calmement, en saturant vos oreilles de toutes les répliques imperceptibles, dans votre langue et dans les autres langues aussi, à vous en donner le tournis; À l’intérieur de moi c’est déjà un vertige, dit Marguerite; Sous mon nombril il y a des profondeurs insoupçonnées, dit Marguerite; Je préfère son délire au tien, dit Alice; Le délire contre la violence? dit Alice; Je préfère la violence, j’accepte la violence du monde, tempêta Valère; Écrire, dit Marguerite; Écrire, dit-elle, c’est encore le seul moyen de les faire taire.

 

Cheminement qui m’a fait penser à ce lézard, ce gecko capable de grimper sur tous les murs, et de s’y faufiler.

Espaces intermédiaires, et entre-deux

Entre mes mains se tournent les pages d’un livre acquis récemment à la Librairie (une pile de livres pour mes vacances, un mince opuscule pour faire un cadeau; j’ai un problème à régler avec les cadeaux de fin d’année, un problème qui s’appelle ma haine, versus babioles et absurdité. Fin de la parenthèse. Il y a plein d’êtres pour qui j’ai de l’affection et ferai donc un effort. Dans les heures qui viennent. Si j’y parviens.)

C’est un livre intelligent, et sensible. Presque autant que Airing (Airing est un cheval alezan.) Rédigé par Jean-Christophe Bailly, un humain dont la pensée comprend les différents espaces, leurs paysages. Le parti pris des animaux est un recueil d’articles; réflexion continuée dans le temps d’un homme qui se confronte aux énigmes, là, devant nous. Les animaux en font partie; plus précisément, ils sont vivants, variés et vivants, et posent devant nous l’énigme de la vie, de ce que c’est, de ce que ça recouvre et de ce que ça cache, la vie. « Nature aime se cacher », dit Héraclite, que Bailly cite. Et ça pense. (Il faut le lire, je ne vais pas résumer.)

Je pensais à mon goût pour la traversée des frontières. J’aime particulièrement certains animaux pour cela : passer du temps avec un cheval, c’est passer du temps sur cette frontière entre l’homme et cet animal-là; mieux définir, par différenciation, ce que sont profondément nos natures respectives; et tenter parfois la traversée, penser-cheval comme le cheval intelligent et sensible se met parfois à penser-homme. Le rationaliste obtus, c’est à dire celui qui part de sa raison, close, au lieu de partir de l’expérience et d’exercer sur elle sa raison, s’exclame en fin de non-recevoir « ce n’est qu’un animal », comme on jette un « ce n’est qu’un enfant », voire « ce n’est qu’une femme » etc. Ce qui n’empêche les rôles, les fonctions, les structures et les différences. Ainsi, clairement, Airing est un cheval capable de parfois penser-homme. Je garde pour moi les anecdotes.

Plus exactement, je les cache. Les humains, comme les animaux, oscillent constamment entre leur présence dans les cachettes, refuges, nids et maisons, et leur passage dans des lieux ouverts, prise de risque. (9 pages brèves mais efficaces chez Bailly à ce sujet). Je n’ai pas envie de me ridiculiser. Pour autant, je sais que ce que je préfère explorer, ce sont les frontières : n’est-ce pas curieux qu’on ose à ce point trancher la nature, si dense et variée et continue, sur nos cartes? Où commence et où finit exactement le fleuve, et le désert? Les bords de la Loire ne sont jamais où on les attend. Les îles se dévoilent, et se cachent, au fil des crues; les oiseaux se déplacent. On dit que le désert avance. Les plages s’ensablent, les falaises de la côte d’Albatre, au-dessus d’Etretat, tombent par pans.

Et je cherche la nuance. Ce bref espace intermédiaire entre la Loire et son bord. Cet espace insaisissable où l’homme et l’animal (du moins un humain et un animal) convergent, se retrouvent, un instant. L’espace où l’homme et la femme sont l’un et l’autre et pas tout à fait. Là où les définitions non pas explosent, mais se fondent, se coulent, se nuancent, s’ajustent. L’espace intermédiaire où cela se féconde et se renouvelle, où on invente des histoires, et des façons d’être-au-monde qui ne soient ni l’amour, ni l’amitié, ni la catégorie sociale, ni la taille, l’allure globale, le portefeuille ou la manière.

Je cherche la nuance, parce que c’est là que l’art est. Dans cet interstice du c’est ceci et presque cela mais pas tout à fait encore. Dans la traversée des frontières. J’aime les boîtes aux lettres, parce qu’elles sont dans les maisons et dehors à la fois. Les forums et les places à l’avant des palais, où se déroulent les tragédies; entre-deux, public et intime, avec les colonnes derrière quoi se réfugier. Les temples et les églises, sombres pour protéger les larmes, ouvertes à tous. Ces moments où l’on change, aussi. Tout à la fois ange, humain, et bête. Comme l’a peint Félix Labisse.

Voici l’image :

LeBonheurDEtreAiméFelixLabisse(Tableau de Félix Labisse; © Philippe Migeat – Centre Pompidou, MNAM-CCI (diffusion RMN) ; © Adagp, Paris; Source : Musée national d’art moderne / Centre de création industrielle ; Référence de l’image : 1990 CX 0480; bref c’est à Beaubourg qu’on peut le voir en vrai, ce tableau, au centre Pompidou.)

Ce tableau s’intitule : « Le bonheur d’être aimé ». Et je crois que c’est là que l’amour se tient : dans nos traversées et nos transformations; dans nos mélanges.