Vivre sans

Dans l’atmosphère lourde, marche sans chaussure. Avance sans protection. S’enfonce dans la voûte plantaire un morceau de verre, pointu, mais base large, qui s’arrache assez facilement. Se soigne peu à peu. La peau se durcit. Avance et s’enfonce un autre jour une aiguille oubliée sur le sol. L’aiguille se casse, la pointe reste dedans. Continue à avancer sur le chemin. Garde des cicatrices, à chaque étage. La peau durcie devient un vieux parchemin mou. L’atmosphère est toujours lourde. Auront surnagé quelques matins clairs, rares comme des étoiles un soir de nuages. Meurt, toujours dans l’atmosphère lourde. Aura connu une vie sans.

Qu’est-ce qui pourrait tenir lieu de chaussures? – La foi – Des convictions politiques – Le rêve d’un monde meilleur – Une éducation parentale axée sur l’apprentissage de la joie de vivre – De bonnes facultés d’adaptation – L’ironie douce-amère de l’absurde – Ignorer qu’on n’a pas de chaussures.

L’effet fou

Il y a des textes, comme ça, ils ont un effet fou. On peut les lire à une classe un peu faible, à un groupe, n’importe lequel, des gens qui n’aiment pas lire et qui sont là sous la contrainte comme on va chez le dentiste mais en pire parce que l’école, ça dure plus longtemps (mais qu’on les laisse s’inventer leur vie, je songe ça, parfois, souvent, tiens, aujourd’hui ils ont encore appris à s’ennuyer et à attendre que le temps passe, comme les vieux pépés d’autrefois à la campagne sur le banc de pierre devant la maison, et ensuite la mort sociale, dommage, dire qu’ils auraient pu apprendre à vivre, ou vivre autrement) (pas tous, non plus, évidemment), mais parfois il y a des textes qui les éveillent : on le voit : ça sourit, d’un coup le cheveu bouge, l’oeil s’éclaire, la respiration se fait un peu plus rapide, quelque chose se passe.

Hier, c’était avec Musset, dans « On ne badine pas avec l’amour », la tirade de colère de Perdican à la fin de l’acte II.

Vigny, « La mort du loup », ça les émeut aussi, toujours. Alors que la « Nuit de mai », de Musset, avec le sacrifice du pélican, eh bien c’est plus aléatoire, parce que ça dépend de leur appropriation ne serait-ce que par le sentiment, par l’impression laissée, de la figure de Jésus sacrifié, crucifié : s’ils ne voient pas le rapprochement, la surimpression, les allusions, ça ne les touche pas. Dans ce cas, ça reste un oiseau, quoi.

Baudelaire reste le meilleur de tous. Sauf quand ils n’ont pas du tout de vocabulaire. Alors, là, c’est la catastrophe des fossés qu’on creuse entre eux, et certains c’est pour s’enterrer dedans qu’ils creusent, dans le désespoir de leurs ignorances. Les autres frétillent sur leur chaise, en lisant, ébahis des audaces de Baudelaire. J’habite au quotidien dans un système scolaire qui périclite de ses fossés, de la chasse aux écarts-types, des grands écarts entre les ambitions affichées et les ambitions chiffrées, et qui crée du malheur. Je n’ai rien de plus à dire sur ce sujet que la majorité des acteurs de ce système qui devient fou, de plus en plus, de pire en pire. Je n’ai pas d’amertume. Mais je vois bien qu’on forme trop de gens inemployables, à qui on a appris à devenir inemployables à force de les maintenir à tout prix à l’intérieur de formations, à lutter contre le décrochage scolaire, à stigmatiser ceux qui s’en vont en leur disant que du coup leur vie est fichue, comme s’il n’y avait pas un monde ailleurs, dehors. Loin, une fois sortis, j’espère qu’ils réapprennent à respirer, ceux-là. Alors, pour les garder dedans, on leur apprend qu’on peut ne pas travailler, s’absenter, que rien n’est grave tant qu’ils pointent régulièrement quand même, ils ont vingt ans, vingt-deux ans, des grands, ils passent leur BTS, et ils ont appris que tant que c’était à peu près ça, ça irait, à peu près! mais rien de maîtrisé, ni d’exact. Ils connaissent à peu près l’orthographe. Ou à beaucoup près. Mais ils en ont entendu parler. C’est ce qu’on nous demande : leur en parler.

Restent les moments de grâce : quand je lis à voix haute (car pour certains, qu’ils aient quinze ou vingt-trois ans, aborder seuls la lecture d’un texte peut continuer à poser problème). Je lis à voix haute, à des secondes, et on partage un peu Musset. Alors, pour ces moments-là, j’aime mon métier, tout de même.

Et puis je me demande d’où vient cet effet fou. Qu’est-ce qui fait l’harmonie, quelle corde universelle ça touche.

C’est fou, que ça marche. Comme l’autre jour, où je leur ai lu un poème de Catulle, pour répondre à leur curiosité : qu’est-ce que vous lisez, Madame, il est bizarre votre livre? Une édition Budé, au rose un peu décoloré. C’est fou que ça traverse les siècles et les langues ainsi. Je ne cesse de m’étonner, admirative, et ne trouve pas de réponse à cette question. Le beau? L’universel? Quel concept? Non. C’est juste que ça tient debout.

Et que ça reste un mystère.