L’été est vraiment fini, l’atelier aussi.

 

DOS AU MONDE

En abordant tout d’abord un lieu précis, un lieu familier, des personnages familiers, j’ai voulu laisser place au réel. J’ai voulu lui faire face.

Mais très vite, j’ai fait volte-face. J’ai tourné le dos au réel. Non pour m’en détourner, mais pour m’y adosser. Je crois en effet que j’ai tout intérêt à sculpter dans les mots, à faire devenir matière des souvenirs vagues, des émotions vagues, à leur donner la précision des pierres, puis à donner à lire cette écriture de pierres, primitive, instinctive.

Je recueille la matière : en soufflant fort de l’air très chaud, puis très froid, j’espère transformer mes pensées en nuages denses de fondu, brûlant, liquide, puis en cailloux. Cette étape se nomme la concaténation. C’est un mot un peu trop savant, mais ça me positionne en alchimiste.

Puis j’invoque les dieux qui savent lire dans les cailloux, donner vie aux cailloux, et j’en passe. Je les dispose de mille et une façons. J’essaie de dessiner sur le sol l’écho du ciel étoilé. Je sais que le ciel ne répondra pas, mais je veux vivre cet échec, aller jusqu’au bout, perdre espoir. Je veux que mon texte perde espoir avec moi. Je crois que c’est une expérience qu’il faut vivre, et répéter, pour faire son métier d’humain. On meurt, quoi.

Et je fais des piles avec les cailloux. J’aime aussi enfiler des perles, faire des colliers et d’autres petits bijoux : ça humanise et ritualise, même les hommes préhistoriques faisaient ça. C’est la partie d’immémorialisation. Cela peut sembler ambitieux, mais je crois que j’en suis capable.

Pensées, rêves, idées, détails à relever, siège de pierres à fabriquer parce que ce serait un promontoire solide d’où se guider dans le monde – mais quoi? C’est de l’étendue des possibles qu’il s’agit. Je crois qu’une place est un bon endroit pour ouvrir les possibles, là où, si on se laisse faire par la vie comme elle va, on n’arrive qu’à les fermer. Je crois que c’est à cela que les colliers de cailloux, de dents de requin, les livres et les tableaux servent. Ce sont des talismans pour ouvrir le champ des possibles. Alors j’aimerais en fabriquer un. Je crois qu’avec ma petite place, dans ma jolie ville de province, mon mec qui me sert de support pour imaginer tous les personnages qu’il aurait pu être, mes robes et mes soucis de femme-de-ma-génération, je ne suis pas plus mal armée, à ma mesure, qu’un homme préhistorique devant sa caverne, avec sa peau d’ours et son couteau pour broyer l’ocre jaune, ou que le vieux paysan qui, près de sa rivière, sculpte le bâton de bois qui l’aidera sur le chemin.

Il s’agit d’ouvrir. Il s’agit de répéter ce geste immémorial, de dire ce qui est, ce qui a été, ce qui aurait pu être. D’un microcosme, de la Place Plum’, aller tout là-bas, dans le ciel étoilé. Je veux raconter l’histoire d’une rencontre entre deux personnages, mais aussi tous ceux qu’ils auraient pu être, et n’ont pas choisi de devenir. Transformer les rêves en pierre est un défi, et les rêves de pierre fascinent depuis longtemps. Mais je veux faire l’éloge du choix. C’est un mot un peu trop modeste; les alchimistes savent qu’il y a le mot liberté dedans.

CONCATÉNATION

Première pierre : Plum’ symphonie, en quatre mouvements.

Andante :

Je suis debout. A l’affût, j’ai rendez-vous. Avec une table en terrasse, au soleil. Les passants ont le pas des promeneurs : andante. Je suis au centre d’un manège carré. Place Plum’, à Tours, maisons à colombages ; coeur qui pulse sans artère ; il y a un creux, au centre, amené par quelques marches : je suis dans le creux. J’y savoure mes retrouvailles avec le rien. Il n’y a rien, rien de très intéressant ou de spécial à faire. Ici, on peut prendre un verre. Neuf cafés. Concurrence régie par le cadran solaire. Me suffira une de ces tables en plastique, assez solide pour supporter le commerce, assez anodine pour s’accorder aux pavés. J’ai choisi ma table. Elle ressemble à la place. Carré blanc. J’ai peur qu’elle me ressemble aussi. Je suis encore debout.

Scherzo :

Je suis debout. La place tangue très vite, il n’y a pas de fenêtre, au-dessus le ciel est noir, la lumière habille la ville à l’horizontale, pas de transcendance, juste l’alcool dans les mains, les cris et les jeux, on joue encore, il y a les cartes et l’alcool, des shooters, qui me dit quoi à l’oreille, c’ était l’adolescence, je vieillis et c’est toujours l’adolescence, dans la nuit tombée, les pavés en chancellent, là. Il n’y a rien de très intéressant mais je vis là, on se sent tous exister là, ça vibre, parce qu’on crie et qu’on va vite, qu’on va nulle part que là. C’est carré et sans issue, tout ce bruit de confidences et l’état d’ébriété dont la place est le royaume. Il n’y a qu’un coeur dans la ville, j’ai envie d’oublier je n’ai qu’un coeur aussi, mais tant pis. Je suis encore debout.

Largo :

Tu vois, la vie varie et ça vire, les couleurs. Je suis debout, et je m’arrête ici. Ce n’est plus là mais ça s’appelle ici, les pavés, les six marches que je vais descendre pour traverser la place vide en diagonale, le long des tables enhoussées de plastique vert. Le vent est suspendu entre les murs carrés. Il n’y a personne que ce vert extraterrestre, et moi pareil. Ici ça veut dire je colle ici. Ici ça veut dire respire, redresse-toi, il ne reste rien des vapeurs de la nuit. Ici les murs ont la gaieté d’enseignes. Ici le jaune des gâteaux pour touristes, ici la vitrine discrète des objets de musées, ici des souvenirs, ici des glaces mais c’est fermé pour la gourmandise, ici des verres, des verres ont coulé et je me tiens debout, ici c’est lent et ça reprend.

Rubato :

Cette place a un coeur qui bat parce que j’ai rendez-vous à quatorze heures et cet horaire est une marque d’affection. On rompt pour nous le jour. D’autres gens marchent en effraction. J’attends, debout, c’est romantique ces colombages, surtout le balcon avec des plantes vertes au-dessus du Vieux mûrier, Pyrame et Thisbé, un rendez-vous rend la place bête, j’arrête. Au temps des Rois. Bar pour princesses de place. Ces tables font palais que le soleil habille. Les piétons valsent, cinq rues, un porche. Les angles de la place sont ouverts ; ce vide lie entre eux les êtres. Des rues, avec des pavés, formant sourires avec des dents jolies. Des sourires entre les gens, qui les relient. Et je suis au creux du rire, pile au milieu, parce qu’où sinon sur la place carrée ? Encore debout.

Deuxième pierre : jeu du Petit Poucet. Le bruit des pierres au sol, le vent entre les murs, les cailloux dans les poches, on marche dans la rue.

Petite fille accrochée au livre, Trois Mousquetaires, Docteur Doolittle, les aventures de Tom Sawyer, des contes, le Monde de Narnia, la couverture bleue ou verte, cartonnée, les courbures blanches pour encadrer la couleur. Impression de grandir, de laisser de côté la collection des bibliothèques rose et verte, criardes. C’est cette impression de grandir qui ne la quittera pas. (Lyrisme).

Sortir grandi d’une lecture? Je n’ai pas envie de faire l’éloge d’une telle activité. Je n’ai pas envie de justifier mon goût et mon plaisir. La plupart des livres sont à mettre au feu : je me souviens de Don Quichotte, cette scène où les romans d’aventure, où les romans qui rendent fous sont jetés aux poules, puis brûlés par la servante. Qu’est-ce qu’on sauve? Tirant le Blanc, par exemple. Il y a quelques livres qui méritent d’être gardés, qui rendent sinon plus raisonnables, du moins plus humains. Tirant le Blanc, je l’ai dans ma bibliothèque, collection Quarto, couverture souple blanche, papier bible, jamais ouvert. Dans ce genre de cas, je prétends garder ça pour plus tard. Je ne suis pas moins humaine pour autant.

Les livres, je m’en passe très bien. De mes carnets, moins. J’aime noter, à partir des livres. Parfois, je copie des pages entières. D’autres fois, je médite. Le plus souvent, je n’écris pas. Une phrase ou plutôt une idée, de temps en temps une image, et s’ensuit une rêverie si profonde que je n’en fais exactement rien. Je sors marcher dans la rue. Il n’y a rien à retenir.

J’ai longtemps espéré qu’écrire, c’était lutter contre la mort. Ensuite j’ai reformulé, plus humblement : lutter contre la désespérance. Maintenant, je dis : le geste solitaire contre la solitude qui permet de sentir vraiment la solitude.

Les livres, pierres, tombeaux, stèles, lecture de l’ésotérique Victor Segalen, des finesses et des clichés, poursuite et quête de sens, Henri Michaux, tout cela rattrapé par la vie prosaïque, urgente, et au bout du compte, aucune élévation. Je me grise du plaisir d’essayer tout de même. Je suis tentée par la solution proposée par Proust, le salut par l’art, enfin c’est une tentative, et puis c’est si beau, comment ne pas se laisser séduire, et puis, comment ne pas se rendre compte que c’est entrer en art comme entrer en religion. J’essaie de garder cette impression d’enfance, celle de grandir, de mieux comprendre, mais ça ne dure pas longtemps.

C’est rare. C’est si rare, un vrai livre. C’est si rare, la vie qui vit encore dans les mots qui ondoient. J’écoute le battement des mots, le rythme qui bat comme un vieux pouls, pas encore éteint, qui demande seulement à être lu pour battre. Cliché.

La liste des Egaux, comme dit Hugo dans William Shakespeare, quand il recense les quelques-uns qui ont atteint cette zone-là, cet endroit qu’il appelle le sublime, et qu’on peut appeler la vie. Ma liste n’est pas très originale. Moi aussi j’ai senti la vie chez Cervantès, Eschyle et Dante. Je suis une lectrice normale, en somme, réagissant par l’admiration, la passion parfois, à d’incontestables réussites. J’ai la chance qu’on ait mis cela sur mon chemin. Entre les Egaux, pas de héirarchie, pas de « celui-là je l’ai en Pléiade, celui-là en poche », qu’importe, des Pléiade je n’en ai que deux et je me moque des collections, les livres je les écoute, je ne les lis pas, les objets-livres je les tords, je les déchire, quand ils sont en lambeaux je les jette, j’en jette des livres, comme des journaux, tous ceux-là que je ne relirai pas, si j’ai des fétichismes ils sont sentimentaux, à cause des mots gentils, des mots de cadeaux et d’offrandes, mais je pourrais juste garder la page écrite peut-être, oui, cela serait aussi bien.

Je marche dans la rue et chaque maison est un livre, et au lieu de regarder dedans, comment c’est fait et comment c’est construit, au lieu d’admirer les poutres, les moulures, les meubles, et les habitants de chaque maison de la rue Balzac, (leur conversation m’ennuie, j’ai mis trente ans à finir un Balzac, maintenant je commence à comprendre, mais je suis lente, moi, si lente), ou au lieu d’entrer dans la masure des Travailleurs de la mer ou d’errer sous les hauts murs d’un faux palais, à Trézène, Athènes ou ailleurs, j’essaie de grimper et de me pencher à une fenêtre, de voir où en est le monde d’ici. Il y a ces rues qui se rejoignent, par siècles, le quartier des Romantiques avec les balcons inspirés de la Renaissance italienne, des sculptures de loups qui hurlent sur la place, des fontaines, on est loin des grandes fenêtres des maisons Voltaire, les contes amusants où passent en riant des femmes vêtues à l’orientale, et où les inquisiteurs, ceux qui brûlent non seulement les livres mais aussi les gens, sont moqués, chassés, les robes noires soulevées dans le vent. Je grimpe sur les toits. Je sors.

Petite, je lisai dans la rue. Un jour, un autobus a manqué de peu m’écraser : rattrapée au col par la maîtresse, en traversant devant l’école. Depuis, j’ai appris à lire les rues.

On ne lit pas dans les livres. On lit les livres, c’est différent. On lit les rues quand on marche dans la rue.

Les cailloux résonnent dans la poche au rythme de la marcheuse. Retour Place Plum’ : monologue de celle qu’on y attend.

Oui, oui, oui – oui j’ai eu raison de dire oui à sa question ça te tente un verre ce soir quelle question con enfin, anodine, enfin, creuse – non, c’est plutôt que si on creuse, ça veut dire des tas d’autres choses, comme : me trouves-tu séduisant malgré mes vieux pulls? ou alors un dernier rodéo avant la mort du taureau, serait-ce possible? on est ridicule, ridicule quand on vieillit – un tiers d’une vie moyenne, ce n’est pas vieux – je me souviens de Michel Leiris, au début de L’âge d’homme, qui dit : « j’ai trente-quatre ans, la moitié de ma vie », aujourd’hui il dirait le tiers, c’est angoissant, c’est angoissant, moi je n’aime pas tellement l’idée de vivre la plupart du temps de ma vie vieille, à l’état de vieille, pourtant c’est ce qui va se produire, vieille et avec un vieux corps et un vieux cerveau qui pense lentement et ressasse, ça commence déjà, oui aux fantômes, tu m’étonnes que les films de zombies aient du succès depuis les années 70, c’est juste nous-mêmes, et pourtant j’ai envie de dire oui mais si ça se trouve c’est un caprice de vieille petite fille, et c’est vrai qu’il a des vieux pulls, mais je ne voudrais pas qu’il change ses vieux pulls, en fait on est condamnés à continuer notre vie, en format vieux, sur le mode vieux, oui on continue, file la laine, filent les jours, cette vieille trame et ce vieux pull multicolore qu’il a, si ça se trouve une grand-mère morte le lui a tricoté, moi je me souviens ma grand-mère m’avait fait un pull couleur crème, un pull irlandais, avec des motifs comme deux courbes entremêlées, très réussi, je le gardais au fond de l’armoire il a été bouffé par des mites, je suis en retard non? non, non, c’est moi qui marche pas très vite, mais ça va, l’heure ça va, l’heure elle va toujours, elle n’a pas d’état d’âme elle, elle a sa voix de petite fille à peine née, « son gosier de métal », assoiffée comme un bébé qui hurle et c’est nous son biberon, dis-donc t’as vu mes rides tu crois que j’ai une tête de biberon, non c’est con, je sais que ça va, et puis je vais te dire pour un mec sans doute myope à force de passer sa vie devant des écrans, tu crois que c’est ça la vie, se soucier d’une robe jaune, c’était dans quel livre cette histoire de robe jaune, une femme qui pensait qu’à ça, chez Woolf je crois, je dis Woolf parce que pour les filles on met toujours les prénoms, c’est pas juste, c’est pas équitable, soit on dit le prénom pour tout le monde soit pour personne, Sand et compagnie, pas de George, ou alors on se tape des séries d’Alfred, bon j’arrête là, pas d’agressivité, mais tout de même, tu te souviens de Molly et comme elle devient folle, oui oui oui elle crie ça dans sa nuisette, moi j’aime bien lire pour ce que ça a d’intime, jamais tu rentres sinon dans la nuisette de personne, ou dans sa robe jaune, et merde si jamais mon collant file j’ai oublié ma pochette chinoise avec ma paire de collants de rechange, ah si, au fond du sac, c’est doux la fausse soie sous les doigts, c’est mon doudou ça, tu vois Simone de Beauvoir elle avait raison de dire que tant que les femmes se préoccuperont à ce point de leurs fringues, ça leur ôterait la moitié du cerveau, pas physiquement mais temporellement, je sais, il faut que j’arrête de penser à comment je suis habillée et si ce collant file ou pas, on va pas mettre sa confiance en soi dans ses fringues, c’est aussi délirant que de mettre son honneur dans le cul de sa femme, vieilles histoires de vendetta, moi j’aimerais être libre et moderne et décoller de ça, sortir des nuisettes, et j’ai même pas pensé Beauvoir! mais Simone, je marche et je suis moderne à mon rendez-vous de femme moderne, l’air du temps, il m’a dit tu es toujours dans l’air du temps, ça veut rien dire, c’est un nom de parfum, il est juste phagocyté par des paroles publicitaires, ou alors sinon, quoi, je suis un air, air du temps, un souffle de vent, j’aimerais bien être ça, légère, mais je suis lourde et pleine d’angoisse comme un vent plein de sable, je me souviens l’été, j’aimerais que ce soit l’été et avoir ce parfum d’été, là où je me sens oublieuse de moi-même, collée à mon corps, pas d’interstice, pas de miroir entre la tente et la plage, moi et mon regard sur moi écrasés par le soleil, on colle, pas de vie sociale, juste la présence, je me parle à moi-même et ça colle comme un bon gros soleil de 40 degrés, je pense pas trop, j’ai le coeur qui bat, c’est con de penser à quoi on ressemble, on ressemble à rien ni à personne, je suis, je suis l’air du temps, je suis pas visible en fait, si j’étais un point de rencontre je serais une fleur pour abeille impertinente, je sais pas de quoi je suis capable ce soir, faut limiter les conneries, l’autre, Molly, avec son oui oui oui elle m’avait fait un drôle d’effet, genre faut vivre même après les enfants morts, genre leçon de vie, avance dans la vieillesse en gardant le verbe haut, moi j’ai peur mais ça va, ça te tente un verre un autre soir? c’était ça la bonne réponse, plutôt que oui, le tourbillon de la vie, vieille je veux ressembler à Jeanne Moreau, ou à Gena Rowlands, voilà maintenant j’ai des rêves de vieille, tout va bien, mis à part ça j’arrive, faut décélérer les conneries, là, oui – reflet – miroir – ça tient encore la route – fais une prière païenne à Vénus – et que nos émois soient des étoiles – la niaiserie maintient en vie – t’as un joli pull mademoiselle – ça va – ça va? - oui

Et quand arrive le rendez-vous, son heure est une pierre au cadran des moments. Tu hésites : la pierre sera-t-elle blanche ou noire. Tu n’as pas le choix des couleurs. La matière pèse dans ta poche. Tu cueilles ce moment, lourd comme une fleur.

ÉCHEC

Puis il t’apparaît que la seule solution, c’est partir. Tu te demandes alors si tu fuis parce que tu manques de persévérance. Tu observes ta tendance à renoncer avec une facilité déconcertante à ce qui te tiendrait le plus à coeur même. Tu te diriges vers le nord-ouest, puis tu bifurques. La côte normande songeuse est là.

Un écart

On fait un écart : je suis à Deauville. Je connais la mélancolie de la longue plage de Duras, rivage d’à côté. Sur la carte de fidélité du bac, pour la traversée de la Touques qui sépare les planches d’ici des quais de Trouville, il y a écrit « bateau à passagers ». Présumé élégant. Cette mer aux reflets changeants. La plage envahie, puis vide le soir. Les cris des enfants, dont aucun ne ressemble à la silhouette frêle et fidèle du petit garçon de six ans qui questionne le vide, dans L’Eté 80. Cet été-là, j’allais avoir quatre ans. J’étais là, sur la plage. Je regardais aussi l’enfant.

Deleuze, lui aussi, parle de cette plage. De son adolescence au lycée de Deauville, pendant la dernière et lointaine guerre, enfant choyé écarté de Paris. Des soirées sur la dune avec son professeur, qu’il admirait. De sa déception, plus tard : ce professeur répétait, n’inventait pas tout ce savoir. De sa réflexion d’homme âgé : c’est quand il l’admirait qu’il avait raison.

Ici c’est plein de D. Deauville, Duras, Deleuze. Dedans. Le D d’un profil de femme enceinte. La douceur du sable fin. Quelle place pour le dehors?

Ce matin, je me suis contrainte d’allumer la télévision, qui répète ce qu’elle a appris. Des morts à Brétigny-sur-Orge, un accident de train. L’enfant de six ans contemple, interrogatif, les passagers du monde, émois, peines et désordres. Constate avec désespoir les décès successifs et inattendus. Finit par les attendre. Qu’attend-on, quand on allume la télévision, sinon des décès et des déconvenues?

Et puis j’ai tort. J’ai tort de ce cocon, de ces vacances, de ce lieu à choyer les enfants. J’ai tort de cette enfance.

Est-ce de l’enfance ou de l’indifférence?

J’attends l’enfant blond, celui qui observe. Il va venir me rejoindre. L’été 80, il était en colonie à Houlgate. Il venait sur la plage, regardait les bateaux. Ignorait délibérément le ridicule « bateau à passagers ». Il se concentre sur l’essentiel, ces grands navires qui rejoignent Le Havre, ces pétroliers encore plus gros qui se dirigent vers Rotterdam. Il sait que le dehors et le dedans se touchent, mieux encore : sont imbriqués. Il a une conscience. Réveille parfois ma conscience.

Le grand blond a toujours paru plus que son âge. Quand il avait quatre ans, il en paraissait six. Marguerite Duras s’y est laissée prendre. Questionner le vide vieillit.

Il va venir et on parlera d’ »actualité ». Cela veut dire qu’on commente les nouvelles du monde. On parlera « politique ». Je vais m’animer, moi aussi, sur des sujets que je maîtrise mal, je vais m’autoriser temporairement à penser quelque chose, à émettre une opinion même si ce n’est pas vraiment penser. Je vais faire preuve d’empathie, et me remplir comme la plage de bonheurs, de malheurs et de questions incarnés dans les plis adipeux ou musclés des gens, dans leurs poils et leurs coups de soleil, dans leurs vies, leurs comptes bancaires et leurs emprisonnements. « Actualité ».

On parlera de Tricastin, une centrale nucléaire. On parlera, on perlera, on enfilera des perles. On participera au grand bruit du monde. On défendra nos valeurs. On se gaussera des décorations fantoches accordées aux présidents, on débattra des problèmes énergétiques, on recyclera nos déchets, on laissera la lumière allumée jusque tard, on sera en plein dans nos contradictions. Et puis on ira se promener sur la plage. Je regarderai le large. Dans le soleil orange, je verrai le marée des jours, l’Inde qui touche l’horizon, les passagers multicolores. Il sera triste, regardera la plage vide, et ce sera le désespoir de ne pas comprendre. C’est comme cela, en lui comme en moi, depuis longtemps.

Tragédie du désordre. Tu lèves les yeux vers le ciel. Où que soit le rendez-vous, c’est là-dessous. Tu écoutes la musiques des étoiles, tu voudrais annoter la partition, garder trace, prendre pouvoir. Tu n’y arrives pas. Tu effaces les douze notes, dodécaphonique, c’est dérangeant pour ton oreille. Tu es perdue. Tu remets les notes, après coup.

Notes de plus en plus fortes (synonyme : crescendo)

On fait un écart : je suis à Deauville. Je connais la mélancolie de la longue plage de Duras, rivage d’à côté. Sur la carte de fidélité du bac, pour la traversée de la Touques qui sépare les planches d’ici des quais de Trouville, il y a écrit « bateau à passagers ». Présumé élégant. Cette mer aux reflets changeants. La plage envahie, puis vide le soir. Les cris des enfants, dont aucun ne ressemble à la silhouette frêle et fidèle du petit garçon de six ans qui questionne le vide, dans L’Eté 80. Cet été-là, j’allais avoir quatre ans. J’étais là, sur la plage. Je regardais aussi l’enfant.

+12 notes

Je.

Ecartèlement. Eclatement.

Plein le dos. D’eau. Piscine.

Je précise que ça ne va pas très fort en ce moment. Je précise par des notes que, la fin de l’été arrivant, le travail reprenant, je me vois tout à la fois heureuse, ici, vivant l’instant, mais écartelée, déchirée par l’absence de ceux qui sont au loin, portant autour de moi la mélancolie des souvenirs de l’été en forme de bouée qui surnage.

C’est une forme de mélancolie orange pâle. On peut classer les mélancolies, qui tiennent à des moments : fin de l’été, séparations répétées de l’automne, difficultés à l’approche du clinquant des fêtes, impression de décalage terrifiant au moment du printemps, hausse brutale des températures et autres conditions cycliques. Mais les lieux aussi ont leur mélancolie : ainsi, cette longue plage, par sa longueur même, ressemble à un rendez-vous manqué. Orange pâle.

Rivage : ce seul mot est une pierre à atteindre, où s’accrocher de ses doigts mouillés, quand on coule. C’est un coteau où s’épanche un torrent, c’est un saule pleureur au bord d’une rivière, c’est une crique happée par les plis des rochers, c’est un havre et une échappatoire. Il est dommage qu’on y parvienne mort, le plus souvent. Ainsi, ne dit-on pas : au rivage des morts? Les vieilles métaphores font sens. On ploie sous leur pli épais. Rivage.

« Les à-côtés de l’existence ». Cette expression étrange, dénuée de sens.

Fidélité : en quoi cela s’inscrit-il sur une carte? Pourrait-on inventer une carte de fidélité à soi-même : à chaque acte de ce type, on se complèterait soi-même. On irait, en une traversée intérieure, de soi tel qu’on se l’imagine à soi pour de vrai. On attendrait cette zone, inatteignable. On se connaîtrait de mieux en mieux, soi-même. On arriverait sur une île de limbes et de tendresse. On serait plein de pitié pour ces louables efforts dans l’art de devenir humain.

Planches. Cercueil. Cf. Ci-dessus : je ne suis pas d’humeur gaie. D’autres fois, je pense : planches, parquet, bal, tourbillon de la vie. Tourbillon, noyade, port et piscine, thématique aqueuse. Bachelard, poésie des songes, lecture, rêverie au fil de l’eau. Boue. S’exprimer par des mots, oublier le verbe fécond, mots-limon, eau, boue.

Charon, barque des morts. Dans les histoires, les membres de ma famille proche, dans des récits, des histoires. Et se rêver Charon. Passer. Vie, mort, et inversement. Rêverie des livres.

Ton de la confidence.

Pour questionner le vide, il faut parvenir à ne pas se laisser happer par lui. Le bonheur, les moments de bonheur, pour réels qu’ils sont, ne permettent pas d’esquiver le vide. On ne s’en tire pas par une pirouette, ou quelques cymbales en fin de morceau. Le vide, c’est ce qui relie les êtres entre eux, comme les notes sur la partition tiennent grâce au ciment du silence.

Tu reprends ta route. Tu écoutes la musique trop fort. Tu n’arrives plus à avancer, alors tu imagines.

Tu retournes à ton point de départ : boucler des boucles, activité qui te rassure. Tu sais que la vie est un cycle qui te prend au piège, un vortex et voilà tout. Tu retournes à Tours. Tu affronteras ce qui s’y trouve. Tu traverses pour commencer les paysages normands, et tu imagines les gens, dedans. Tu narres ce chemin intérieur qui mène à un rendez-vous. Il y en a, des images, qui passent, quand l’émotion est là. Un flux d’images, autant de petites pierres, autant de cailloux blancs.

IMMÉMORIALISATION

Tu penses, entre les poutres des maisons normandes, au fils du lien.

Il a 36 ans, il tient la corde, il sait qu’une corde de pendu porte bonheur. Après lui, le déluge, ou le bonheur, qui sait. Il a 10 ans. Son père fait construire le corps de bâtiment, les champs autour à travailler, et le coeur rouge de la forge qui bat. Il est fier de la marquise dont son père a délicatement travaillé le métal. Il a 5 ans. Il entend parler de projets, son père met de côté pour avoir sa forge à lui, il a l’intuition de rapports de force qui dépassent l’indéniable prestance musculaire de son père. Il a 9 ans. Sa mère est morte. L’héritage fera acte d’indépendance. Il a 36 ans. Il sait que l’indépendance, ça ne se pense pas, ça se prend, et si ça ne peut pas se prendre, ça se pend. Il a 25 ans. Il aime la fin de l’été, qui sonne la fin des gros travaux aux champs et la cueillette des mûres. Il a 30 ans. Il a des sentiments. Mais malgré la marquise à l’entrée de la bâtisse, malgré le père forgeron, malgré les terres, il n’aura pas sa main. Il commence à penser à partir. Il est mort depuis longtemps, mais un bout de corde que personne n’a eu l’idée de décrocher est toujours sous l’escalier. Ensuite, on s’étonne que les chats viennent mourir là. Près des mûriers, fruit rouge sur fleur blanche.

Tu poursuis ta route. Tu reviens à Tours. Tu te demandes avec quelle silhouette longue tu as rendez-vous. Qui est cette silhouette.

Il a 36 ans. Il aime cette place. Il écoute à la télé Oxmo Puccino dire que lorsqu’on aime un lieu, c’est surtout qu’on est ravi d’avoir réussi à s’y adapter, presque un satisfecit. Il étend cette idée à tout ce qui touche de près ou de loin à l’amour. Il a 10 ans. Il ne se sent pas très aimé, mais il sait qu’il a de la chance de vivre à son époque. Il a 16 ans. Il sent l’influence de Françoise Dolto sur le regard que les adultes portent sur lui. Il prend goût à l’indépendance. Il a 25 ans. Il se fait quitter par une jolie brune, mais il trouve un poste dans une grosse boîte d’informatique, et peut dire sans sourciller au recruteur qu’il n’a pas spécialement d’attaches. Il a 27 ans. Il se sent seul. Il a 36 ans. Son panel d’amis disponibles pour sortir prendre un verre en ville se raréfie, car les enfants arrivent, naissent toujours plus nombreux. Il se demande s’il devrait lui aussi avoir des enfants. Il ne sait pas trop, c’est tant de contraintes. Il aime sortir sur un coup de tête, il a intégré l’idée qu’un coup de tête, c’est bien, ça prouve qu’on est vivant. Il oscille en vie suivant les jours. Il part à la rencontre d’une fille possible, du moins parvient-il à s’y adapter. Une voiture le renverse. Il devient un bilboquet. Il se balance au bout de fils remplis de sérum et de sang, quelques jours durant. Il a 36 ans. Il meurt.

Tu lèves le nez. Le ressac de ton pas sur les cailloux te réveille. Dilatation du temps qui mène au rendez-vous. Tu croises cinq voyageurs (animaux sans poils et sans plumes mais en pulls). Tu regardes autour de toi.

Un peu fou, il chante. Il arrive à son rendez-vous; elle est au milieu de la place, pile au milieu. Il pense « le bonheur toujours, l’exaucement d’un voeu », c’était à la fin d’une page, il n’a pas lu la suite, même pas la fin de la phrase, il ne sait pas où le bonheur peut mener, mais il a ce courage : avance, avance. Il chante entre ses dents comme on les serre. Il improvise la mélodie. Il s’arrête et compte : cinq syllabes, puis six. Rythme ascendant. Plus une incantation qu’une chanson. Il a mis son plus vieux pull. Ce sera très bien comme ça.

Un peu fou, il chante. Il a posé son verre sur la table. Il entonne la chanson parce qu’il ne peut pas faire autrement, maintenant qu’il a pris la barque de l’alcool. Entre les mots, ça chancelle, des percées de tristesse bercent les sanglots, les rendent invisibles à ses voisins de table. Il se sent un petit chiot dans un panier, à se tenir chaud. Ou des poussins. L’odeur de poulailler, les risques de vomi, ça le fait sourire, ça console. Louise Attaque. Le rock français, ça se boit, ça s’entonne.

Un peu fou, il chante. Il apprécie le vent frais à sa juste mesure. Vent métronome. Aménomètre pour mesurer le vent, anémone de ses rêveries, voilà comment on finit dans la rue, à mesurer des mots sans mètre. Un mètre, l’endroit idéal pour se replier. Alors il se replie sur le pavé, et chante. Personne n’entend. Il est l’incarnation du mystère : comment les liens se délient, comment s’organise en silence l’abandon. Comme s’il était déjà mort. Pavé, pierre tombale, c’est juste une question de mesure.

Un peu fou, il chante. Il est enfin venu à bout de la difficulté du jour. Il écrit à des ordinateurs, pour eux. Il code. Cela n’a rien de mystérieux, mais ce n’est pas un langage naturel. Si, et si ne pas. Précision. Tant que. Tant que ceci, tu feras ça. Et ça pourrait ne jamais s’arrêter. Les bugs sont toujours d’origine humaine. Est-ce qu’il voit encore autour de lui? Il faut sortir, réapprendre à parler aux humains, se mettre sur un autre canal. Alors il chante, c’est une transition. Ecrivain pour ordinateur, son métier.

Un peu fou, il chante. Lui aussi a un vieux pull. C’est peut-être le même vieux pull. Il y a ici une pointe d’angoisse dans ma voix.

- L’ubiquité n’existe pas que dans nos rêves : c’est la superposition des destins, me dit-il.

Il y a une chanson de Charles Trenet qui pourrait rendre cela léger (antidote). Alors je lui réponds :

- « Un fantôme qui chante, on trouve ça rigolo ».

Mais le poison est bien là, dans mon coeur, et l’angoisse monte, envahit le réseau sanguin, le système lymphatique, rien n’est touché mais elle rôde dans la chanson, et dans les veines. Pourtant, je chante, sur les chemins.

Tu rencontres la matière. C’est à cette dureté que tes rêveries t’amènent. Une viande, avec os.

Une peau de saurien. Une ride, sur une joue, évoque le sourire dévorant d’un crocodile.

Os de la mâchoire. Il n’y a pas beaucoup de viande.

Surmontant la longue silhouette, le contour du visage est flou.

- Tu vas où, visage-pierre, au milieu de ces cheveux? – Résister à tous vents. – Tu vas où, visage oublieux? – Là où le vent me mène. – Tu vas où, fils du sable et du vent? – Arborer les couleurs que je promène.

Les couleurs sont plus précises. Les yeux sont verts, comme un ciel changeant. Les jours de bonheur, ils sont petits, et verts. Parfois, ils tournent au gris, s’allongent en ciel normand, ne disent plus de oui franc au jour qui se lève. Ils se plissent, dans les doutes, dans la peau de saurien.

Le front dit la peine. Il y a des luttes ici. Les cheveux s’arrêtent comme des silences.

L’être de pierre a une bouche. C’est en elle que réside la vie. Ligne de vie horizontale. Paroles de mécréant. J’entends la musique du fleuve boueux où le saurien s’ébroue. Son registre : les basses, les grands accords. Un peu pompeux, du moins on ne se perd pas dans les détails.

La bouche embrasse, boit, fume, parle, fume constamment, se replie, avale la fumée, la langue ôte un brin de tabac, la repousse, se plisse, un doigt touche la lèvre et enlève le brin de tabac, un mot-baiser fuse dans l’air, – Eh toi tu vas où comme ça? -, la bouche est grise et rose, la bouche avale et donne, la bouche fait fuir le saurien.

Le silence revient. Paysage de bord de Nil. Un crocodile fronce les sourcils, l’eau frémit, un héron chante. Blondeur de sable des cheveux, ciel calme. Une ride suit l’autre, avec une science de pinceau.

Un caillou s’enfonce dans le sable des possibles.