Montaigne et moi

Comme la plupart des lecteurs de Montaigne, j’avoue qu’il fait partie de mes amis, mes familiers, ceux à qui j’ouvre mon coeur (et qui sont peu). J’entends l’écho de sa voix dans le vent qui siffle à mes oreilles. Hier, j’ai fait mes vingt kilomètres de vélo : seize pour aller et revenir du boulot, quatre environ, pour le plaisir de faire courir le chien. Dans ces moments, je regrette un peu de ne pouvoir faire ces trajets à cheval, mais je songe aux ornières au bord de la route, aux nids de poule qui se creusent, je regarde les gravillons, les travaux qui se font, telle route neuve, telle usure ici, telle machinerie pour ravauder la route là, tels travaux pour reconfigurer les passages et les adapter au nombre croissant de vélos ici, tel creux, telle bosse – car les arbres poussent le sol bitumé de leurs racines puissantes. Et j’entends Montaigne qui rit doucement avec moi, et regarde aussi ce monde si changeant, si divers de forme et contenance, nous buvons un verre de vin doux, il le porte à ses lèvres, nous regardons les routes qui tentent maladroitement de prendre le monde dans ses filets, les rets d’un chasseur maladroit, la bête, un chevreuil, se relève sur ses pattes fines, secoue le filet et se sauve. Nous jetons un regard sur les chemins boueux qui nous environnent, depuis la fenêtre de la pièce où nous sommes, chez lui, nous reposons les verres, et devisant gaiement, descendons préparer nos chevaux. Car les routes se vivent à la pierre de touche de l’expérience. Et lentement, nous partons admirer les creux, les bosses, les tracés laissés par les hommes et ceux sillonés du pas des chevaux, les voies se superposent, les vélos ont leurs pistes en site propre, les chiens marquent à chaque carrefour, nous participons à ce mystérieux mouvement constant, puisque tout change, les chevreuils mangent les feuilles des chênes trop jeunes, les chats créent leurs parcours sinueux, tout passe, les routes restent, et l’envie d’aller droit, dans le calme, en avant, le sourire doux de Montaigne avec moi, toujours.

Des orchidées

Souvent je regarde l’état des lieux, et m’inquiète pour mes élèves, leur avenir, les pourcentages, mon avenir dans tout ça aussi, et la fabrique des pourcentages, ceux des élections, ceux des taux indicateurs de réussite, d’économie (c’est quoi la réussite, voilà ce que je me demande, aussi).

Et là j’écris juste un paragraphe ému, parce que j’ai été émue pour de vrai, et surprise aussi, par les orchidées, la délicate attention de venir les offrir tous ensemble, la gentillesse que c’était d’y avoir pensé, et le merci de nous avoir beaucoup appris, ce qui est après tout l’ambition essentielle de ce travail, non? En plus, le vase a une forme de trophée de compétition à vélo, alors je pourrai le garder et y mettre un caillou coloré à chaque fois que je réussis l’ascension vers le lycée. Et comment ont-ils su que j’aimerais leurs orchidées? Il y a longtemps, une classe de quatrième m’a offert un plateau avec des éléphants roses, et j’avoue prendre encore souvent mon thé dessus, quand je plane. Je dois être sentimentale. Cette année, avec eux, était une bonne année.

Telle est l’humeur naïve du jour. Une forme de tendresse. J’espère qu’ils vont y arriver, à le décrocher, ce bac. Tous : tous les miens. L’humeur n’est pas exempte d’angoisse, donc.

Et au milieu de tout cela, je persévère. J’écris. Et, phénomène nouveau, dont on évaluera ultérieurement les effets : parfois, j’accélère.