Doutes

Comme tout le monde, je suis victime d’une difficulté à me projeter dans l’avenir.

Toutefois, j’ai des rêves compatibles avec la présence de ce virus : c’est d’une grande aide.

Mais j’ai des doutes nombreux. Même si le pire n’est jamais sûr.

Ceci n’a rien d’un texte. Ce matin, je ne peux pas faire d’effort d’écriture – je dis effort, mais ce n’est pas le mot. C’est un geste, une posture, un truc qui « fait artiste », une façon de prendre les mots comme on relève une mèche de cheveux sur le front. Sous un béret, tiens. Style Rembrandt.

Mais non, là, j’ai trop de doutes. Acheter un cheval? Quand? Quand en aurai-je les moyens, sans que ce soit une folie tant pour moi que pour l’animal?

Est-ce que…? Qu’arbitrer?

Je ne sais.

Pour l’instant, je n’en ai pas les moyens. Cela viendra. Je fais confiance à la vie – et surtout à mon talent pour trouver des solutions. Je randonnerai à cheval dans la campagne. C’est écrit.

Vers Montaigne

Le chemin a commencé en lisant le petit livre de Martin Page. C’était plaisant, doux, motivant. Le petit Manuel d’écriture et de survie contenait juste ce qu’il fallait de révolte rentrée pour donner envie d’aller vers cette question intérieure, savoir d’où viennent nos rages et quoi en faire, surtout. L’auteur expliquait à quel point la lecture d’un livre de Marion Milner, Une vie à soi, avait été importante à ses yeux. J’ai mis deux ou trois semaines à me procurer cet ouvrage (chez Gallimard, en collection « connaissance de l’inconscient », il y a beaucoup de livres qui ne sont plus édités. Si au passage quelqu’un possède dans cette collection Le surréalisme et le rêve de Sarane Alexandrian, et qu’il ou elle souhaite l’offrir à moi qui m’engage à en prendre soin, plutôt que ça parte au pilon ou à la poussière, je veux bien l’adopter. En échange, ma gratitude, ma reconnaissance, ou alors demandez! J’adopte tout livre, album, revue commentant peinture, de Sarane Alexandrian. Et Dotremont et Alechinsky et – un jour, vieillir lentement de thé et d’images derrière une verrière, les plantes devant, prendre le soleil, cultiver les simples, lire-écrire-inventer.)

La lecture de Marion Milner fut très lente : au fur et à mesure de la description et de l’analyse de sa propre introspection, je m’astreignais à suivre un chemin « à moi », en utilisant ses outils. Je me demandais ce que je voulais vraiment. Je me souvenais tout le temps de cette phrase, dans Alice au Pays des merveilles, c’est une question dans le chapitre où Alice prend le thé avec le Chapelier fou, et ça dit à peu près : est-ce la même chose, « J’aime ce qu’on me donne » et « On me donne ce que j’aime »?

Dans la boîte à outils que mes parents en tous genres, j’entends par là tous ceux qui m’ont élevée, mes institutrices mes grands-parents les voisins qui me gardaient souvent, pas seulement mes parents (même s’ils sont aussi très importants), dans cette boîte à outils j’ai beaucoup de matériel. J’ai appris à aimer la musique, à faire mille et une petites choses de mes mains, je couds, je fais des bijoux, je cuisine et rends la vie jolie, je sais faire des chenilles de tartines pour que les enfants rient au petit-déjeuner et connais les teintes et goûts des différents whiskies pour les longues soirées d’été. On a éduqué mon goût. On a su le faire avec goût. On m’a donné de l’occupation, du savoir, de l’étude, du savoir-vivre. Quelle chance.

Je lisais Marion Milner, toute frappée de son avertissement initial : qui veut me suivre risque de découvrir à quel point il est bête. Bête, et assez vaniteux.

J’aime ce qu’on me donne : que de cadeaux à la naissance, de l’amour, et l’amour des livres, et ce qu’il faut de contrariétés pour que je puisse tout de même me révolter, de difficultés pour que je puisse, parfois, avoir du mérite. Un subtil équilibre. Mais est-ce qu’on me donne ce que j’aime? Ou est-ce à moi d’aller le chercher?

Et je songeai : « Je n’est pas un sujet », ni de conversation ni de texte ni de livre, égotisme vaniteux et bête. Puis me débattis avec l’idée que si, après tout, un microcosme « je » reflète le macrocosme humain, permet une analyse un peu fine de mécanismes communs. Nous nous croyons toujours plus originaux que nous ne le sommes.

Alors j’ai repris Montaigne, dont les citations servent de garde-fou : ce qu’il observe ou pense, d’autres le font avec lui. Dans la communauté humaine, des sages. Celle dont je ne fais pas encore partie.

Accepter les dons, ce qu’on me donne. Puis aller chercher ce que je veux. Construire, fabriquer. Je médite sur ce chemin.