L’épuisement

MorescoLa dernière fois que j’ai pris le train, j’ai lu ce livre-là, sur les conseils du Libraire. Antonio Moresco, La petite lumière.

Bon conseil. Bon choix. Livre intriguant et qui ouvre des images et des idées, au lecteur de frapper à la porte, d’écouter, de respirer en accord avec le flux des mots, de cheminer. Et ce constat d’à quel point nous sommes épuisés, à quel point c’est fatiguant, les travaux, les jours. On continue. On recommence. On n’achève pas tout à fait.

Je suis épuisée. C’est avec ce prisme tout personnel que je perçois tout autour de moi. Même un bon livre qui parle plutôt d’autre chose. Ou de cela. D’à quel point on peut trouver cela lassant, d’avoir à se défendre de tout : les gens, les jours, les lessives, les lettres à tracer et les recommencements.

Je suis épuisée, avec un arrière-goût d’enfance et un avant-goût de comment ce sera, la vieillesse. Celle où les orteils ont du mal à nous porter. Ces temps charmants où l’on s’endort n’importe où, dans n’importe quelle position. Je n’ai plus l’âge de cette grâce, et pourtant je m’endors, sur tapis, sur livre, sur canapé. N’importe où.

Mais il faut lire Antonio Moresco. Comme ça, on ne se laisse pas mourir tout à fait.

Logorallye

Ceci est né en atelier. Sur un fauteuil rouge. Et collectivement. Ici, une facette d’une cinquantaine d’histoires, nées un mardi soir, qui formeraient une boule d’opérette sous laquelle aller guincher. D’où…

Amoureusement, Sylvain approcha son visage de sa cigarette, sur laquelle il tira fiévreusement. La fumée éphémère lui enfla les poumons. La vindicte qu’il retenait depuis quelques jours, il l’expulsait dans le nuage noir qu’il soufflait fort, comme un rhinocéros fâché ou un loup aux dents pugnaces. Il allait voir ce qu’il allait voir, ce petit con de Paul qui lui bousillait ses cours, qui l’empêchait de travailler correctement, lui polluait ses jours. Il écrasa sa clope comme un vieux moucheron. Aucun météore ne pouvait éclaircir la ciel sombre de ses pensées. Bientôt, ce serait cet abruti de Paul qui morflerait. Demain, dès demain, s’il avait le courage d’aller au taf. Une taffe de plus; tirer sur sa clope; c’était son seul amour d’à présent. Il pourrait rester là, au pieu avec ses cigarettes, un jour ou deux. Mais non, ce serait céder à ce connard de Paul. Le paratonnerre, c’était sa persévérance, c’était être là, quoi qu’il advienne. Sa dernière protection contre ce petit con dévastateur qui lui pourrissait sa classe. Comment pouvait-il admettre qu’on lui parle pédagogie, effet miroir, identification du comportement de la classe au sien, quand un seul individu pouvait faire basculer le groupe, comme un virus, un corps étranger et monstrueux, et rendre la classe malade? Une fois exclu, quand il le virait de cours, la classe restait là, valétudinaire, en état de choc, et lui tremblait de l’affrontement qui venait d’avoir lieu. En plus, aucun gamin n’aurait la moindre gratitude pour lui, ça, c’était sûr. Pas le genre de classe qui lui offrirait des chocolats à Noël, pour sûr, non. Sylvain alluma une autre cigarette, en se jurant de ne pas sombrer dans les joints, parce que ce serait afficher une difficulté par trop ostentatoire face aux collègues, aux autres classes, les yeux rouges et les traits un peu bouffis qu’il arborait, plus jeune. Il fallait faire face, même si c’était douloureux. Aller chercher de l’énergie sur Mars, le dieu de la guerre (pas la planète), sombrer en marcescence comme on tombe dans la foi ou en enfance, avec l’énergie du soldat, à corps perdu. Pas tomber amoureux, ça non, il avait donné, Marie l’avait quitté – une autre cigarette à cramer comme un cierge en souvenir d’elle, avec des petits halètements rapides en commémoration. Elle l’avait quitté parce que son boulot de prof le rendait irascible, et passablement ennuyeux. Il reprit une de ces petites bouées de sauvetage cylindriques, le tube de tabac, tuba idéal pour plongée en eaux troubles, et la lumière du briquet lui sembla moins efficace qu’une de ces fusées lumineuses qu’on lance des bateaux, pour réclamer du secours. Est-ce qu’il trouverait quelque chose pour l’apaiser, une chanson comme les berceuses de son enfance, ou une rhapsodie lourde, Bashung par exemple, une chanson qui colle aux tripes comme aux chaussures du goudron? Non, faudrait y aller demain, et après une nuit blanche. Encore une clope ou deux. le réveil allait bientôt sonner le passage de pays des rêveries à l’autre, et la frontière ainsi franchie, il faudrait quitter nuages et clopes, se laver, boire un café, fermer la porte et emprunter le chemin boueux et froid, décembre sans papillons  ni libellules, arriver au bahut, et affronter ces mômes immondes – enfin, surtout ce Paul. De toute façon, ce n’est pas du sommeil qu’on tire l’énergie nécessaire, en ce genre de cas. Il lui fallait une force chevaleresque. Il pensa à Don Quichotte, qui ne dormait ni ne mangeait non plus. Une myriade d’images passa devant ses yeux : lui avec Marie à la plage, lui quand il était petit et obtenait un bonbon à la boulangerie, lui en vacances, observant le soleil fondre sur la montagne qui devenait une glace rose et blanche, et il se demandait ce qu’il foutait devant ce collège de merde, juste avant de monter l’escalier avec à ses trousses vingt-quatre voyous de merde, et pourtant il était motivé – un enseignant motivé comme vous, lui avait dit l’inspecteur. Son sac calé sur l’épaule, il traversa la cour, le coude posé sur la fermeture éclair, pour éviter vol et chapardage. Éclair, le mot était lâché, c’était le code pour désigner les bahuts comme le sien, le fonctionnement ridicule qui valait à la France un mauvais classement dans le rapport PISA – Kévin, Yao, Marguerite, Népétha! Il reprit un à un les élèves qui refusaient de se ranger, chaque matin dans ce même chaos glacé et bordélique. Mais au printemps, c’était pire. Là, au moins, ils étaient motivés par l’idée d’être au chaud. Sylvain glissa sa main dans la poche de son jean, à la fois pour s’assurer qu’on ne lui volerait pas ses clés, et puis pour éviter de gifler un môme au passage, parce que ça lui aurait valu un blâme, ou des soucis, et qu’il ne voulait pas finir fou, fou comme quand on fait tourner des tables ou des guéridons, quoique, astrologue, avec sa connaissance récente des noirceurs de l’âme humaine, c’était tentant, comme reconversion. Et s’il en tuait un? Est-ce qu’en prison, c’était moins bruyant? Plus âgés, en sont-ils moins terribles? C’est ruminant ces pensées qu’il gravissait l’escalier. Il se serait bien vu à Rio ou à Antananarivo, bref ailleurs, pas le temps de faire la liste des villes à visiter, il fallait déjà reprendre Philippe qui voulait piquer ses lunettes à Sacha, et il avait déjà envie de sa pause-clope de dix heures. Paul semblait absent. Les élèves entrèrent, s’assirent tous ensemble comme des enfants de choeur – sauf que Mehdi se cassa la gueule, au fond, chaise renversée et cartable qui l’entraîne par terre… Ceux du rang de devant tournaient la tête pour voir, à s’en faire des torticolis, Sylvain beuglait « Silence! » tout en se demandant s’il devait l’envoyer à l’infirmerie, c’était ridicule et c’était sa vie. S’il avait eu une connexion directe avec Dieu, le ciel, une fée à défaut, juste un abracadabra, il se serait réinventé n’importe où pourvu que ce fût ailleurs. À peine Mehdi sur sa chaise, on frappa à la porte, et Paul entra, triomphal et railleur, sans un mot d’excuse mais avec un tampon de la vie scolaire sur son carnet. Ce môme était un monstre d’insolence. Face à lui, il fallait être solide comme un roc, du marbre, de la malachite, tiens, faire une liste de vingt noms de pierres, d’arbres ou de trucs comme ça, ce serait une bonne punition pour aujourd’hui, c’était l’idée du jour, il fallait varier. Paul alla s’asseoir sans encombre, mais pas le temps de rêver à une métamorphose, il alpagua la classe, soit-disant pour savoir où en était cette classe qui ne s’était pas mise au boulot. Sylvain en aurait bien jeté un ou deux par-dessus bord, par la fenêtre, balcon ou balustrade… : il distribuait à Myriam la deuxième punition du jour, vingt noms d’éléments de bâtiments, inventer une phrase à chaque fois, punition pour bavardage. Après la punition de Mehdi, noms de pierres, puisqu’il était tombé. C’était dur, oui, et même idiot, mais il faut exercer son métier passionnément, avait dit l’inspecteur, et ne rien lâcher. On ouvrit quand même, péniblement, le cahier. On mâcha une fable de La Fontaine. À quelles turpitudes me voilà réduit, songea Sylvain en son for intérieur, comme si une forteresse de mots savants pouvait solidifier son désespoir abyssin, ou au moins dresser une ligne Maginot intérieure entre lui et ses élèves. Il était agrégé des lettres, et découvrait le quart-monde. L’écart social était mirobolant. Il y avait de quoi se tirer une balle, ou au moins arrêter de dormir la nuit, histoire de voir le monde avec des yeux ouverts, cette décadence idiote et cet échec pourri. Tout le système scolaire était pourri, et pas de bouteille d’oxygène dans cet enfer partiel : une salle de classe, porte fermée, pas de sas de survie. Bordel, galimatias, amphigouri : une punition presque poétique pour Nadia, trouver dix synonymes. Quel désastre. Un rappel à l’ordre, vain et sempiternel. – Alors là, j’interviens : en sortant, Sylvain ne se suicidera même pas. L’histoire n’a pas de fin, c’est là qu’est le désastre. Bizarrement, Sylvain s’adaptait à cette situation merdique, il apprenait à ne rien apprendre à des élèves qui ne le souhaitaient pas; mais il ne voulait pas que Paul l’insulte et se réfugiait derrière l’idée qu’au moins, il développait leur savoir-vivre, leur capacité à vivre ensemble. – Kroumir, lis le texte et tais-toi. En silence! trouva rapidement écho en un -Ta gueule! que lâcha Kroumir, ce que le principal, avec son implacable gueule de papier mâché, appelait : un manque de civilité. Sylvain cocha sur le formulaire « manque de civilité » pour justifier l’heure de retenue qui s’imposait. Kroumir éclata de rire. – Scrogneugneu, s’exclama Sylvain à voix haute, d’un ton drolatique, histoire de mettre un peu de bonne ambiance dans ce cours pourri, et de récupérer au moins les malheureux petits qu’on appelait les bosseurs, petits victimes innocentes du système dégueulasse qu’on leur imposait. Un balbutiement lui répondit : -Ça veut dire quoi? – Que je suis fâché contre Kroumir, expliqua posément Sylvain, dont le cerveau recevait plusieurs signaux : surveillance de Paul de l’oeil gauche, de Myriam et Mehdi au fond par l’oeil droit, de Philippe qui en avait à nouveau après Sacha grâce à son oeil dans le dos (implantation récente); tentation d’en profiter pour expliquer onomatopée, appel du tableau. Aucune transposition cinématographique ne pourrait rendre compte de cette accumulation de regards, à moins de vouloir l’overdose visuelle du spectateur. Courtoisement, il demanda à Paul d’ôter son manteau. Il se résignait, le brave Sylvain. C’est dans cet instant de quasi douceur que Paul ôta en effet son manteau, demanda à son voisin une cartouche d’encre, c’est dans cet instant que Sylvain se fâcha, lui qui avait interprété à juste titre la violence du regard de Paul, la contrainte exercée sur son camarade, c’est alors que Paul le frappa. « Incident déplorable », conclut le principal. Mais je l’avais bien dit : deux semaines plus tard, même nuit, même trajet, même désespoir.