Jelinek, au théâtre ce soir

Vendredi soir, je suis allée jusqu’à Saint-Pierre-des-Corps. Non pas pour prendre le TGV, pour une fois. J’ai tourné dans la zone industrielle, juste à côté de la déchetterie aux formes géométriques qui brûle les déchets et chauffe l’eau des habitats collectifs, laissant vibrer dans l’air un parfum mêlé de vapeur filtrée et de micro-particules bariolées qui s’échappent de tous les filtres. Densimétrie blanche du cancer post-consommateur d’une société fin de règne.

Dans une zone désaffectée, un grand cadre vide se faisait théâtre, quelques bancs et chaises de jardin en plastique invitant le public à s’assoir. Pour une heure quinze, ça va, c’est bien. La lune n’était pas encore là, ou bien était derrière quelques nuages, la pluie nous épargnait, les grenouilles coassaient tout près, tout au fond, sur le pont qui surplombe les rails, des voitures passaient bruyamment parfois. C’était beau comme n’importe quelle fin du monde.

Et puis ça parlait des femmes, des hommes qui parlent à la place des femmes, du langage du corps inventé par des hommes pour des femmes, ça parlait du cerveau qui s’en va en lambeaux quand la vie s’effiloche en miettes, et ça relevait tous les échos terribles des vieilles dominations dans un univers qui, pour être en ruines d’apparence, tient pour autant terriblement debout. Il reste les fissures, les tombes des vampires, l’espace des insultes qu’on se réapproprie, du jus de sang qui devient chair, il reste la nuit, la poésie, et parfois le théâtre peut-être, mais autant dire que ce sont des cris qui déchirent l’air, la nuit, comme les coassements des grenouilles, et que personne n’entend vraiment, pas même les elles-mêmes, les grenouilles, petit peuple fécond et indifférent à lui-même, dans sa mare.

Dispositif post-moderne poly-local à peu près structuré et réussi. Je ne m’étendrais pas. Ce qu’il y avait d’intéressant c’est la rébellion du vampire, la sincérité de la colère, ancienne comme les mythes, toujours pas dépassée.

Pays des joies

DuneDuPilatJoie d’un week-end à jouer avec les rouleaux de l’Océan, et à découvrir les pinèdes, le port un peu trop fréquenté mais offrant une jolie vue, le sable doux et l’écume sauvage. Joie aussi d’avoir vu, jeudi soir, une pièce de Pommerat, « ça ira, fin de Louis », une partie (1) dont la parenthèse suggère qu’il y aura une suite, spectacle vif et intelligent. Joie des gens, des amis, des amours, des animaux, des paysages, des enfants, des oiseaux – les beaux jours!

Beaucoup de théâtre

Ces derniers temps, je suis allée au théâtre sans prendre le temps de noter quoi, quand.

Vu : « Genèse 2 », lors du festival WET°. La salle était presque vide, c’était le dimanche après-midi, et nous avons ri.

Vu : « Deux ou trois choses que je sais de vous », une performance. C’était assez bien, très émouvant. Plein d’émotions déjà évaporées, parce que très en prise avec l’instant, le clin d’oeil, le fait d’être à Tours, les gens qu’on connaît. Non pas une critique de Facebook comme on en lit un peu partout, plutôt le charme indistinct d’un autoportrait collectif. Très fin, et tendre. Doux-amer.

Vu vendredi 12 mai au soir : « Qui a peur de Virginia Woolf », mise en scène Françon, écriture Albee, traduction Très Très Bien (malencontreusement, comme toujours, il est difficile de retenir aussi le nom du traducteur, ou de la traductrice). Une pièce qu’il ne faut pas aller voir en couple (je n’ai pas commis cette erreur.) – Tu fais des choses seule? C’est bien, de savoir sortir seul, m’a dit un ancien collègue qui me croisait par hasard, comme s’il se parlait à lui-même. Oui, il vaut mieux savoir être seul, c’est ce dont parle cette pièce, et de la presque impossibilité à se représenter et habiter l’espace du couple, quand on n’a pas d’enfants. Peut-être est-ce davantage sur la folie que c’est, un couple, enfant(s) ou pas, la folie de ce qui nous lie, tout cela étant tristement contingent, un peu pervers, pas mal opportuniste. Ce n’est pas le genre de chant qui vous ouvre le coeur, et pourtant, cela fend les armures. On a besoin des autres, quand même.

Sur ce, bon week-end.