L’été fantastique, 6 (on continue)

La suite des aventures d’un texte qui n’est pas encore né, en suivant pas à pas l’atelier d’écriture de François Bon, puisque ce blog est un champ d’expérimentation scripturaire.

« Le lieu précis du fantastique »

Devant moi, dans l’évier, la passoire remplie de pommes de terre; elles sont bouillies; il va falloir les éplucher; j’hésite, du fait de leur température. On ne trouve pas de patates dans la mer. N’allez pas chercher de patates dans la mer. Qui disait cela? Mon grand-père, je crois. Je rince les pommes de terre à l’eau froide, autant de petits bateaux dans la passoire, autant de migrants qui coulent, autant de défis impossibles. Cette passoire, c’est l’échec. Mais l’une a une forme bizarre, une forme de guitare, je dirais; je me déplace le long du plan de travail en lino marron, depuis les années 70 cette cuisine tient le coup, le couteau vieux se trouve dans le tiroir, je vais pouvoir les éplucher, de toute façon c’est pommes de terre ou rien. Un miroir déformé au-dessus de la machine à laver le linge me renvoie une grimace. La buée invite le visage qui me ressemble, mais vieux, disparu, enfumé; le nez trop gros au milieu, le nez de Louis XI, le nez moqué n’est pas à moi. Ne va pas me chercher des patates dans la mer. Je suis dans la cuisine des morts, je vais devoir partager mon repas avec eux. J’entends leur chant monter de l’évier : je leur appartiens. La musique, parfois, dans les pommes de terre.

L’été fantastique, 5 (je suis curieuse de la suite)

Ci-dessus, la pochette de l’album de Thelonious Monk, Underground. Dans ma tête, c’est à peu près autant en bordel, et il est très difficile de trouver une entrée de dictionnaire.

« Pour un dictionnaire » (l’atelier de François Bon)

CHAOS – Il y avait cet extra-terrestre à l’écran, et non ce n’était pas normal, personne n’avait pu le désirer ou le rêver comme on rêve d’un lapin blanc ou d’une princesse aux cheveux soyeux, ou d’une souris rigolote qui parle, c’était un être laid, aux doigts affreux, au cou maigre, et qui ne répondait plus à l’organisation du monde répertorié, qui ne répondait plus aux catégories, déclenchant une vive angoisse; derrière ses doigts venait une lumière blanche, artificielle, qui interrogeait; il saisissait la lumière, et il n’y avait pas de réponse. L’angoisse du chaos revint quand la frontière d’entre les vivants et les morts s’effaça, le pire étant un épisode de {Buffy contre les vampires}, où l’héroïne est si malheureuse d’avoir perdu sa mère qu’elle cherche à la faire revenir, or sa mère n’est plus sa mère, mais un être modifié, défiguré, méconnaissable. Le monde de l’héroïne s’effondre du dedans, et dans mon grand livre bleu de la mythologie, il y avait aussi cette lumière blanche par-derrière, venue en ironie disperser ses rayons sur l’image du chaos, l’image bouleversée, les rochers au ciel et les pierres.

 

L’été fantastique, 4

(suite de l’atelier d’écriture de François Bon en distorsion spatio-temporelle)

Le Tunnel, Paul Delvaux

Source : site delvauxpaul.voila.net

 

« Rêver »

1. rêve noté souvent la bribe qui reste c’est ce tunnel de métro hagard et gris où flotte ce wagon pneumatique gris les cris et l’eau croupie 2. dents qui mordent pointues rouges dents carnivores jamais je ne perds les miennes en rêve non mais voir ces dents enclenche fuite, fuite, dents de chien ou de vampire ou de berger allemand, pas le temps de réfléchir en rêve je cours, c’est tout, et il y a une forêt autour 3. rêve doux, rêve posé, la maison au bord du lac, l’automne, je respire doucement, autour de moi je ne vois pas mais je sais leur présence, la chouette qui dort, le renard, la sieste, la lumière qui décroît, le livre près du transat, le pull de laine douce, je suis vieille, on est au Canada, c’est fin septembre, je m’endors, il n’y aura pas de nouvel octobre pour moi, je suis vieille, le clapotis du lac, je regarde ma main, j’écoute les bruits des animaux, les feuilles, je meurs 4. rêve que je vole, c’est tout, avec les oies sauvages, je vole, et l’eau scintille plus bas 5. je discute avec mon chat; c’est comme la journée, à ceci près que nous avons une conversation formidable : je lui explique des caractères hébreux qu’en vrai je ne connais pas, et il les combine et les recombine avec sa patte, analyse l’histoire de ces combinaisons, on découvre le sens du monde et ce qu’on fait là, d’un coup il porte un chapeau rouge, une sorte de béret carré, il lisse ses moustaches, je me réveille là.