Table de travail

Son absence ne signifie pas absence de travail.

L’objet a été transfiguré, rendu léger, symbolisé. Il a passé, le temps de la table en bois. C’est à présent : vapeur des songes.

Il reste les rituels : le stylo bille, toujours noir, qui glisse vite ; la collection de petits carnets rouges ; le petit ordi dont la touche A laisse béer le plastique blanc au bout des autres carrés noirs, sourire de vieil édenté dans un tableau de Brueghel ; les feuilles grand format qui s’arrachent d’un bloc de papier Clairefontaine où le mot TRIOMPHE s’écrit en lettres dorées.

Les talismans favorisent le travail, attirent ses faveurs. C’est un dieu un peu susceptible, depuis qu’il n’a plus de table. Un dieu ancien. Mais un peu de sang dans une coupe l’attire toujours, l’épée pour l’en tenir à distance, le faire rester, le rompre aux sortilèges. Un dieu cruel, qui n’a plus toutes ses dents.

Reprise de l’atelier d’écriture estival de François Bon!

L’été fantastique, 7 bis

IMG_20150920_150736L’idée de François Bon, c’est ici d’effectuer la compression d’un texte fantastique, puis son transfert. Soit : je vous laisse lire, c’est plus clair. Je pars d’une nouvelle de Maupassant, la première qui me vient à l’esprit, parce qu’elle m’a marquée : elle s’intitule « La Morte ». (Je ne la relis pas, je la prends comme objet en mémoire).

« Compression »

Un homme, jeune encore, vif; sa compagne meurt; il est au désespoir. Souvenirs des derniers jours passés avec elle, et d’elle qui prend froid, si jolie à l’automne. Souvenirs douloureux d’elle malade, une pneumonie, une toux déchirante. Méditation sur la ville peuplée des morts, si réduite, eux qui sont en terre, si mystérieux face à l’opulente provocation des vivants, qui construisent leurs villes en hauteur. L’homme va au cimetière; il y reste à pleurer la nuit; et les morts qui là seulement révèlent aux yeux du soir leurs épitaphes véritables lui apprennent que c’est pour voir un amant qu’elle était, ce jour d’automne-là, sortie.

« Transfert »

Il n’y a pas de question rhétorique sur la vie, l’amour, la mort et que sais-je; j’ai une affirmation à offrir : c’est rien. Tout ça = rien, c’est-à-dire si peu de choses. Le carrefour dérisoire que nous habitons, la fugacité, et cet élan pathétique que nous avons à nous accrocher à quelques doux moments, des temps d’attachement, des espoirs de fil. Je ne donnerai pas même d’exemple concret ; la littérature en abonde, et la vie plus encore. Je persiste cependant à croire qu’il est beau de fermer les yeux, qu’il est beau de porter le deuil, qu’il est beau d’aimer envers, et d’aimer contre. Ignore les dévoilements; habille de mots, de rêves; et passe. Tu iras loin.

 

L’été fantastique, 7 (je persévère)

Presque au bout de l’aventure de l’été, l’atelier de François Bon. (J’ai vécu en parallèle bien d’autres aventures, et l’été semble si loin que la notion de distorsion temporelle, puisque tel est l’objet du paragraphe, cette fois, m’est d’une déconcertante et déprimante évidence.)

« Distensions du temps »

Et qui seraient les fous qui vivraient sur une seule ligne temporelle, tels des musiciens abâtardis répétant la même note sans jamais construire de mélodie, sans connaître le joie des accords? Dehors, les cris des mouettes qui savent la partition du vent; maintenant, mon enfance, mouette, tout cela ramassé en un son. L’humble mouvement de la mouette immobile, remuant l’aile, décalant la note. Et qui seraient les fous qui vivraient sans la rage, la rage de retenir le souvenir du crime disparu, enfoui, le crime que c’est d’être vivant puis d’être mort, de d’habiter, pour ceux qui restent, la maison, cette maison qui est à eux pour un temps. Et qui seraient les fous, à fermer les écoutilles, à ne pas entendre le flux et le reflux, les voix des morts, ceux qui murmurent qu’ils veillent sur nous, nous épaulent, portent nos projets et nous bercent dans cette voix chuintante, le souffle qui nous maintient ouvert et annonce qu’arrive bientôt pour nous aussi l’absence de vent, le vent catabatique, le vent descendant, et ce chemin qu’il nous faudra traverser sur la seule onde du dernier souffle jusqu’à nos morts. Et qui seraient les fous qui ne connaîtraient pas cela, d’habiter une maison, la même et la semblable, celle de gens qui ne sont plus, qui sont là encore, leurs pas dans l’escalier et leur souffle sonore. Et qui ne verraient pas, levant les yeux sur leur propre visage, le reflet d’une absurde continuité, non voulue et violente.