Carnage

D’habitude, les promenades quotidiennes sont un pur bonheur, parce que le ciel, la Loire, et les oiseaux. Sur la photo, un de mes coins préférés, dans l’arbre à gauche niche un couple de martins-pêcheurs. C’est toujours un régal d’approcher, d’attendre un peu, et de voir le sillon merveilleux, la ligne bleu-vert étincelant juste au-dessus de l’eau, en approche. Lire là, c’est faire connaissance avec l’aigrette blanche, avec le héron, connaître leurs habitudes. Mais il fait chaud, beaucoup trop chaud. La Loire a encore baissé. Les gens sont fous, qui croient que tout va bien. Hier matin, en plus des poissons morts qui crèvent, faute d’eau, évidemment, le chien a repéré un certain nombre de charognes. Un jeune faisan, dans le coin où il le faisait s’envoler souvent, ventre bombé, crevé, plumes rousses à l’air. Certains lapins, aussi, à force de boire l’eau croupie. Les martins-pêcheurs ne volent plus, ils sont trop tristes, ils ont perdu leurs petits. La maison brûle. Ici, c’est un désastre estival. Sans mon chien, je ne le verrais probablement pas, on en resterait au chemin, à la Loire à vélo et à la carte postale; je n’irais pas dans les sous-bois, là où les animaux crèvent. Parfois, une bouteille de vodka flotte dans ce qui reste de courant; une famille crado abandonne des restes de pique-nique.BordsdeLoire20180722La maison brûle, et les fous dansent, prennent leur voiture ou l’avion comme si ça ne polluait pas, achètent des trucs en plastique, des gadgets qui finiront dans de grandes brûleries, ou enterrés à salir les sols. Ils vont s’acheter des climatiseurs qui réchaufferont l’atmosphère. Ils vont se promener parce qu’ils disent qu’ils ont besoin de nature – et la détruisent. Ils détesteraient qu’on leur interdise tout ça, qu’on leur donne un quota annuel kilométrique, qu’on proscrive la consommation de trucs emballés dans du plastique, ils crieraient à la dictature, mais moi je vois l’inconscience des égoïstes aveugles et fous, et surtout je vois ces déchets-là, au pied des plantes, du bouillon blanc aux hampes jaunes, du millepertuis et des chardons graphiques. Des petits débris mortels et toxiques. Je vois les animaux mourir, mourir en stock, là, depuis quelques jours. C’est le premier été que je vois ça. Franchement, d’habitude, je ne suis pas catastrophiste, loin de là, et je déteste les appels à l’apocalypse. Je ne vote même pas écolo. Mais quand je vois tous ces cadavres, je ne peux m’empêcher de me dire que manque d’eau, eau croupie, polluée, salie, animaux morts, si les gens continuent d’agir comme ils font, ce sont les gens, les humains, les prochains sur la liste. Et de toute façon, déjà, tant d’animaux, c’est trop.

Non, c’est pas un cerveau, plutôt de la sauce blanche

(Cf. Boris Vian, La Java des bombes atomiques )

Alors, oui, on n’arrête pas de dire aux enfants de faire attention à ce qu’ils mettent dans leurs corps, de ne pas manger trop gras, trop salé, etc, j’en ai assez des rimes de slogan, on n’arrête pas de leur conseiller le sport et les légumes;

mais ce qu’ils mettent dans leur cerveau, ça, les pouvoirs publics et les parents laissent filer,

et c’est comme ça qu’ils ignorent que trois hamburgers gras et deux verres de soda, c’est assimilable à deux ou quatre soirées de télé-réalité; que refuser les maths c’est aussi nocif que refuser les légumes;

et que pour certains, malgré toute la bonne volonté du monde, c’est impossible;

aussi impossible de les faire penser que d’emmener randonner pendant deux jours un ado obèse gavé de chips et de bière.

Pourtant, c’est beau, la poésie, et le sommet des collines aussi.

Je ne parle pas d’alpinisme de vertiges, non, mais de ces magnifiques vacances où l’on se sent vivre plus près du soleil, de la terre, de l’eau.

C’est un peu triste, ces possibles détruits par la malbouffe du cerveau dès l’orée de leur vie.

De l’art de l’oubli

Quelques journées bretonnes. Quelques quintes de toux. Quelques soirées auprès du feu. Beaucoup de pages lues. Quelques pas sur les rochers. Quelques kilomètres sur le sentier des douaniers. (C’est d’une efficacité, l’anaphore!)

J’ai oublié sur une chaise mon manteau, et laissé derrière moi l’hiver. J’ai oublié mon appareil photo dans la poche du manteau, et ça tombe bien, je ne sais pas prendre des photos, ça m’encombre. Je trouverai un autre moyen de décorer cet espace. Ou je vais m’offrir un meilleur jouet (avec celui-ci je n’arrivais pas à photographier les abeilles dans les fleurs), et quelques leçons d’oeil. Mieux : me remettre aux cartes.

Seules trois images dignes d’être attrapées au vol, aussi les voici, trois bateaux de pêche accostés et qui me chantaient ce poème :

l’horizon

malgré tout

l’apocalypse