Non, c’est pas un cerveau, plutôt de la sauce blanche

(Cf. Boris Vian, La Java des bombes atomiques )

Alors, oui, on n’arrête pas de dire aux enfants de faire attention à ce qu’ils mettent dans leurs corps, de ne pas manger trop gras, trop salé, etc, j’en ai assez des rimes de slogan, on n’arrête pas de leur conseiller le sport et les légumes;

mais ce qu’ils mettent dans leur cerveau, ça, les pouvoirs publics et les parents laissent filer,

et c’est comme ça qu’ils ignorent que trois hamburgers gras et deux verres de soda, c’est assimilable à deux ou quatre soirées de télé-réalité; que refuser les maths c’est aussi nocif que refuser les légumes;

et que pour certains, malgré toute la bonne volonté du monde, c’est impossible;

aussi impossible de les faire penser que d’emmener randonner pendant deux jours un ado obèse gavé de chips et de bière.

Pourtant, c’est beau, la poésie, et le sommet des collines aussi.

Je ne parle pas d’alpinisme de vertiges, non, mais de ces magnifiques vacances où l’on se sent vivre plus près du soleil, de la terre, de l’eau.

C’est un peu triste, ces possibles détruits par la malbouffe du cerveau dès l’orée de leur vie.

De l’art de l’oubli

Quelques journées bretonnes. Quelques quintes de toux. Quelques soirées auprès du feu. Beaucoup de pages lues. Quelques pas sur les rochers. Quelques kilomètres sur le sentier des douaniers. (C’est d’une efficacité, l’anaphore!)

J’ai oublié sur une chaise mon manteau, et laissé derrière moi l’hiver. J’ai oublié mon appareil photo dans la poche du manteau, et ça tombe bien, je ne sais pas prendre des photos, ça m’encombre. Je trouverai un autre moyen de décorer cet espace. Ou je vais m’offrir un meilleur jouet (avec celui-ci je n’arrivais pas à photographier les abeilles dans les fleurs), et quelques leçons d’oeil. Mieux : me remettre aux cartes.

Seules trois images dignes d’être attrapées au vol, aussi les voici, trois bateaux de pêche accostés et qui me chantaient ce poème :

l’horizon

malgré tout

l’apocalypse

 

Remarque/Bossuet, le goût de l’apocalypse (brouillon2)

Je ne sais pas si je peux vraiment me servir d’ici comme un carnet. Je songe que Bossuet n’a pas de goût pour l’apocalypse : il veut lire dans le texte de Jean une interprétation solide, ferme, univoque, toute à la gloire de l’Eglise. On pourrait inventer un dialogue de sourds entre Bosch et Bossuet.

Bosch dirait : je vois, avec mes yeux de verre, toute l’opacité du monde, la cruauté des hommes, et les méandres de puanteur dans leurs coeurs sales.

Bossuet, du haut de sa chaire, tendrait les mains vers le ciel, prêcherait que toute souffrance à un sens, rapproche le pêcheur de Dieu.

Jérôme Bosch ne rirait pas. Il secouerait la tête, gravement, irait laver ses pinceaux. Il ne croit pas que les épreuves imposées en ce monde ont un sens. Il bannit ce mot savant : eschatologie. Il représente ce qu’il voit, ici et maintenant, il sait que son tableau parle des âmes des vivants, et non du corps des morts.

Bossuet agiterait les pans de son long manteau noir.

Bosch peindrait ce qu’il verrait : un corbeau qui mange une cervelle. Une oreille percée d’un stylet. Un homme qui s’accroche à une harpe, comme si sa vie dépendait de la voix dérisoire qui en sort. Un corps de femme devenue silhouette blanche et nue, depuis le temps que Bossuet n’a pas vu de femme, jamais, jamais en fait. Des suppositions qui déchirent les entrailles.

Bossuet couvre ses yeux de son manteau. Fondu au noir.