Un jour d’horreur

Qu’est-ce que c’est, vivre en démocratie? C’est donner de l’espace au désaccord. C’est pouvoir ne pas avoir la même opinion sans se mettre à se haïr pour autant. C’est apprendre que se moquer, rire, caricaturer, exagérer parfois, tancer, blaguer, ça peut ne pas être agréable sur le coup quand on en est la cible, mais ce n’est pas de la haine.

Qu’est-ce que c’est, vivre en démocratie? C’est comprendre qu’il est possible de cohabiter, de partager des espaces, des goûts, des habitudes, des coutumes, des lieux, et de les partager avec des différences. C’est comprendre qu’il est possible de trouver telle ou telle idée absurde, conne ou ridicule, et de le dire. Et comme on est plusieurs à discuter, cela nécessite que chacun grandisse assez pour savoir que le fait qu’autrui exprime une opinion n’est pas une insulte ou une déchirure d’égo.

Malencontreusement, nous vivons une époque où la démocratie est fortement mise à mal. Le désaccord est vécu comme une insulte, même sur des sujets anodins, les formulations un peu fortes ou moqueuses sont perçues comme des insultes. En évacuant le débat, le vrai débat, celui qui nécessite qu’il y ait désaccords, discussion point par point, argumentation – je ne parle pas des techniques argumentatives de vendeurs ni de la câlino-thérapie idéologique qui consiste à s’installer dans un endroit réel ou virtuel à quelques-uns pour se conforter dans un monde clos de représentations dont on finit par s’imaginer que c’est la norme; en évacuant le vrai débat, donc, vient le règne de la violence.

C’est une forme de violence que de penser : « Cette personne pense différemment, pourquoi? Je ne veux même pas le savoir. » La violence commence là, dans ce refus d’envisager qu’on puisse voir les choses autrement. Zapper l’autre opinion, c’est tellement plus facile, confortable – et on a parfois l’illusion que c’est possible.

En évacuant le vrai débat, commence le règne de la violence horrible, du cauchemar absolu. En évacuant le débat, on s’imagine qu’on peut, comme par magie, zapper l’autre, évincer l’autre, l’autre point de vue, supprimer le commentaire qui dérange, le rire qui blesse l’orgueil, l’expression qui fait mouche.

Or « respecter » l’autre, ce n’est pas s’abstenir de se moquer, ou d’être en désaccord; c’est le considérer comme assez grand pour soutenir la moquerie, affronter le désaccord, être capable de débattre et de peser le pour et le contre, se remettre en cause – parce qu’une opinion, on en change, parfois! Et tous les participants d’un vrai débat concèdent un point, reviennent sur une idée, en proposent une reformulation.

Quand on entre dans un vrai débat, on accepte, en s’y engageant, qu’on va peut-être bouger un peu ses lignes, voire apprendre quelque chose. De part et d’autre. En se respectant, c’est à dire en s’écoutant, et en parlant autrement qu’en répétant, comme des perroquets ivres, des phrases toutes faites et des slogans.

Mais pour cela, il faudrait vivre en démocratie. Hier, j’ai compris qu’on ne vit plus en démocratie. L’acte terroriste et barbare, le meurtre ignoble de notre collègue d’histoire-géographie, à la sortie de son collège, marque un pas de plus vers cette fin de la démocratie que nous vivons.

Ce n’est pas des terroristes que j’ai le plus peur. C’est de nous.

Une de Charlie Hebdo

Apprendre à finir

Quand on a tout son temps, il n’est pas aisé de finir ce qu’on a commencé. Tout peut traîner en longueur.

Il y a même un quasi confort moral à faire durer un projet des heures. Par exemple, mon premier masque, je l’ai cousu en trois bonnes heures, le temps de me documenter, tout ça…

L’époque est à la confection. Cuisine, potager, écriture.

L’artisanat a quelque chose de grave, de sérieux, même pour les petites choses. L’humain y déploie sa spécificité d’espèce avec une forme de solennité.

Il va tout de même falloir ritualiser le temps, le borner, l’apprivoiser, comme on coud. Coudre le temps qui court. L’amender en compost pour qu’il produise mieux.

Bref, apprendre à finir.

Carnage

D’habitude, les promenades quotidiennes sont un pur bonheur, parce que le ciel, la Loire, et les oiseaux. Sur la photo, un de mes coins préférés, dans l’arbre à gauche niche un couple de martins-pêcheurs. C’est toujours un régal d’approcher, d’attendre un peu, et de voir le sillon merveilleux, la ligne bleu-vert étincelant juste au-dessus de l’eau, en approche. Lire là, c’est faire connaissance avec l’aigrette blanche, avec le héron, connaître leurs habitudes. Mais il fait chaud, beaucoup trop chaud. La Loire a encore baissé. Les gens sont fous, qui croient que tout va bien. Hier matin, en plus des poissons morts qui crèvent, faute d’eau, évidemment, le chien a repéré un certain nombre de charognes. Un jeune faisan, dans le coin où il le faisait s’envoler souvent, ventre bombé, crevé, plumes rousses à l’air. Certains lapins, aussi, à force de boire l’eau croupie. Les martins-pêcheurs ne volent plus, ils sont trop tristes, ils ont perdu leurs petits. La maison brûle. Ici, c’est un désastre estival. Sans mon chien, je ne le verrais probablement pas, on en resterait au chemin, à la Loire à vélo et à la carte postale; je n’irais pas dans les sous-bois, là où les animaux crèvent. Parfois, une bouteille de vodka flotte dans ce qui reste de courant; une famille crado abandonne des restes de pique-nique.BordsdeLoire20180722La maison brûle, et les fous dansent, prennent leur voiture ou l’avion comme si ça ne polluait pas, achètent des trucs en plastique, des gadgets qui finiront dans de grandes brûleries, ou enterrés à salir les sols. Ils vont s’acheter des climatiseurs qui réchaufferont l’atmosphère. Ils vont se promener parce qu’ils disent qu’ils ont besoin de nature – et la détruisent. Ils détesteraient qu’on leur interdise tout ça, qu’on leur donne un quota annuel kilométrique, qu’on proscrive la consommation de trucs emballés dans du plastique, ils crieraient à la dictature, mais moi je vois l’inconscience des égoïstes aveugles et fous, et surtout je vois ces déchets-là, au pied des plantes, du bouillon blanc aux hampes jaunes, du millepertuis et des chardons graphiques. Des petits débris mortels et toxiques. Je vois les animaux mourir, mourir en stock, là, depuis quelques jours. C’est le premier été que je vois ça. Franchement, d’habitude, je ne suis pas catastrophiste, loin de là, et je déteste les appels à l’apocalypse. Je ne vote même pas écolo. Mais quand je vois tous ces cadavres, je ne peux m’empêcher de me dire que manque d’eau, eau croupie, polluée, salie, animaux morts, si les gens continuent d’agir comme ils font, ce sont les gens, les humains, les prochains sur la liste. Et de toute façon, déjà, tant d’animaux, c’est trop.