Mer biographique

J’aimerais apprendre à écouter les textes. Et plus encore, j’aimerais parvenir à enseigner à mes élèves comment écouter les textes. Comme on met son oreille contre une conque pour entendre le bruit de la mer. Souvent, on ne leur a jamais montré.

Mes cours ce matin ont été terribles : la première heure, ça allait; la deuxième, bon; la troisième, plus difficile; la quatrième, je n’arrivais plus à mettre un mot devant l’autre. Fièvre, rhume, toux et éternuements intempestifs, les noeuds dans les neurones, et en grec ancien, ça ne pardonne pas. Tant pis. Ce sont des choses qui arrivent. L’idée d’aller chez le médecin, de prendre rendez-vous, d’y aller, tout ça, m’épuisait plus encore que de me rendre, routine, au lycée.

Mais si seulement ils arrivaient à écouter la mer des mots, on naviguerait plus facilement, par temps rhume.

J’ai pris le bus, pour une fois, plutôt que le vélo. Portée par le roulis, pourtant en porte à porte assez confortable, paraît-il, j’avais un authentique mal de mer. Hardi marin en moi roulé en boule tout en fond de cale. Déjà tôt, la métaphore était marine. « Ne cherchez pas des patates dans la mer », hurlait Don Quichotte. Figure de style brune et controuvée, j’ai coulé, ce matin, du nez, de la poupe et des yeux. Ah! si seulement ils savaient écouter les textes un peu mieux, je pourrais disparaître et me taire – en plein paradoxe sur le comédien, toutefois, je fais ma diva, évidemment. Toute occupée à jouer d’âme. Ferais mieux de me faire coquillage, et de rejoindre le fond de la mer, évidemment.

Je ne sais…

… pas du tout par où reprendre. Je n’ai pas l’intention d’annoncer quoi que ce soit. Ce ne sont pas du tout des retrouvailles. Il n’y a pas ce drôle de goût de continuité, cette impression sucrée d’une conversation qu’on reprend, trois ans plus tard, là où elle avait été laissée, parce que le temps, la vie, les océans parfois nous séparent. Rien de tel. Je me force un peu, mais à peine. Comme un quelconque prédateur opportuniste, j’ai juste, pour une fois, envie de saisir du bout des crocs un peu du temps tentant devant moi, celui qui file comme cette eau courante, celui-là. En fait, je ne reprends pas. Je ne remettrai pas cent fois, sur la table, mon ouvrage. Trop de temps a passé, les digues sont rompues. Je n’ai plus la même voix, ni les mêmes cheveux. C’est fou comme l’environnement nous change. Mon intériorité s’est modifiée, sensible qu’elle est aux paysages. A force de regarder évoluer, de balade en balade, les constructions solides des castors, je ne trouve plus tellement poétiques les constructions humaines. L’éclairage nocturne urbain me laisse assez étonnée, déconcertée, et cet étrange déploiement de couleurs et de messages sur les façades témoigne d’une folie partagée, à coup sûr. Je préfère, sur le sable, voir pousser les mousses, et les nuances de vert qu’elles offrent en hiver. Seuls peut-être les oiseaux me relient aux oiseaux. Ils passent, et moi de même.

Je lis Plutarque. Que n’ai-je fait cela avant.