L’arbre-nuit

Arbre lumineux

C’est un lieu d’où les arbres ont fui. Ils se sont amenuisés, se sont confondus avec le tracé de l’allée, les fuseaux parallèles des grillages. C’est le jardin des Tuileries, dans la paix d’un soir de novembre. Plus haut, sur la place ovale, celle de la Concorde, les voitures tournent, les cars s’arrêtent pour voir les lignes blanches et rouges des phares éclairés, sur la grande avenue. En contrebas, dans le jardin, les arbres se taisent. Ils attendent la mort de la ville. Ils prendront leur revanche, dussent-ils attendre encore longtemps. C’est long, une vie d’arbre; ça a des rejetons.

Est-ce pour les narguer? Est-ce pour les distraire? Les jardiniers du lieu leur offrent de la lumière, des distractions, la nuit. Peut-être veulent-ils les convaincre ainsi d’abandonner tout espoir de révolte, tout passage à un ordre qui serait meilleur pour eux.

Il y a un manège, qui tourne, lumineux, pour mieux les enivrer du temps qui passe, pour qu’ils oublient de compter les ans, depuis la domination royale, les grilles autour de leurs racines, les révolutions qui ont permis au peuple de s’abriter aussi sous leurs branches, les passants qui parlent toutes les langues, à présent, et écrasent le sol de leur pas admiratif.

Il y a un arbre de lumière, un arbre fait de caissons métalliques lumineux. La ville peut même les remplacer, si elle veut. Leur sève est dérisoire. Leurs petites maladies, et même les saisons, et même la chute des feuilles et qu’il faille les ramasser, des corvées, des contraintes. On peut les narguer, ces arbres. On peut embaucher un artiste pour les remplacer, pour leur faire de l’ombrage. Leurs branchages font pauvret.

Je m’arrête. Je me sens solidaire des arbres. Je regarde ces lumières; elles ont leur beauté aussi; je sais que je vis dans un monde empli de manèges éclairés, d’émissions qui tournent en boucle, d’écrans bleus; je sais qu’on me nargue, parfois, moi l’imparfaite, en me demandant si une machine, un enregistrement, ne ferait pas mieux, aussi bien, mieux sans doute, de fait. Je m’arrête; j’admire cet ordre. Et ne peux m’empêcher de me demander si un autre ordre ne me serait pas plus favorable – à moi, aux simples arbres, à ceux qu’ici on oublie.