Le souvenir fut saisissant

Tokyo2Au Palais de Tokyo, l’expo de Sugimoto donnait à voir cette magnifique sphère de bois peinte; le petit panonceau indiquant que cet objet était la même sphère qui était descendue vers Monsieur Jourdain, à la fin du Bourgeois gentilhomme, cet énorme Monsieur Jourdain qu’incarnait Louis Seigner et j’étais petite, c’était la première fois que j’allais au théâtre et c’était pour Molière, les ors du Théâtre-français et Louis Seigner qui dansait autour de cette sphère avec ses drôles de babouches roses et hurlait « Mamamouchi! » en levant haut ses petits bras courts, et c’était si drôle et poignant à la fois, la scène si peuplée que ça en donnait le vertige, les serviteurs étaient vêtus d’un drap-soie gris souris; et rose, rouge, suant, hurlant d’orgueil et de joie « Mamamouchi » était le roi.

Tokyo1Il était là question d’un monde mort.

Trente-trois histoires commençant par : « Aujourd’hui, le monde est mort. Ou peut-être hier, je ne sais pas. » (Je n’ai pas envie de m’essayer à écrire une de ces lettres à mon tour : je laisse cela à un moment où je ferai cette tentative, cet exercice, un temps de partage que je garde en suspens pour mes élèves. Ils sont chanceux, je dois m’en persuader, je vais être chanceuse aussi, je dois m’en convaincre, je n’arrive pas à savoir qui a écrit « Enseigner, c’est avoir le devoir d’espérer »).

Sugimoto nous met face à la mort de l’espèce humaine, avec une délicatesse bouleversante. Le cimetière où se promener, lampe électrique à la main quand la nuit est tombée, est peuplé de fossiles et souvenirs si bien choisis que la sépulture est plaisante. De quoi sommes-nous responsables? De cela. De ce monde. Le cimetière, nous nous y promenons déjà. Reste à l’habiter en vivants plutôt que morts.