Jeu des sept erreurs, et des civilisations

Aujourd’hui, j’ai mis un petit mot sur Facebook. Un « réseau social », c’est-à-dire un lieu où l’on communique sans communiquer, cherchant l’assentiment, cherchant à renforcer ses habitudes, systèmes de croyance, mécaniques d’expression – pas vraiment un lieu où l’on pense.

Je m’amuse parfois à écrire ce que je pense : un peu, du bout des lèvres. Je n’ose pas, car ce n’est pas le lieu; mais cela m’ennuie profondément – au sens classique, au sens de la blessure – de voir comment nous basculons dans un monde qui n’est plus une civilisation. Puisqu’on ne peut plus être en désaccord sans se haïr. Comment une démocratie peut-elle exister, alors?

Heureusement, il y a le conseil municipal. C’est une expérience qui me sauve, humainement.

Pour en revenir au petit mot sur Facebook, le voici : c’est un texte de Camus.

« Nous allumons dans un ciel ivre les soleils que nous voulons. »Camus, L’été, L’exil d’Hélène.

Je prépare mes cours sur Hélène (celle de l’Iliade, celle de la guerre de Troie). Ces lignes de Camus sont si belles que je les partage ici aussi – pourquoi ne serait-ce que pour les élèves?

« Les Grecs qui se sont interrogés pendant des siècles sur ce qui est juste ne pourraient rien comprendre à notre idée de la justice. L’équité, pour eux, supposait une limite tandis que tout notre continent se convulse à la recherche d’une justice qu’il veut totale. À l’aurore de la pensée grecque, Héraclite imaginait déjà que la justice pose des bornes à l’univers physique lui-même. « Le soleil n’outrepassera pas ses bornes, sinon les Érynnies qui gardent la justice sauront le découvrir. » Nous qui avons désorbité l’univers et l’esprit rions de cette menace. Nous allumons dans un ciel ivre les soleils que nous voulons. Mais il n’empêche que les bornes existent et que nous le savons. Dans nos plus extrêmes démences, nous rêvons d’un équilibre que nous avons laissé derrière nous et dont nous croyons ingénument que nous allons le retrouver au bout de nos erreurs. (…)Un fragment attribué au même Héraclite énonce simplement : « Présomption, régression du progrès ». Et, bien des siècles après l’Éphésien, Socrate, devant la menace d’une condamnation à mort, ne se reconnaissait nulle autre supériorité que celle-ci : ce qu’il ignorait, il ne croyait pas le savoir. La vie et la pensée les plus exemplaires de ces siècles s’achèvent sur un fier aveu d’ignorance. (…) Nous avons préféré la puissance qui singe la grandeur. »

Ce qui est intéressant, ici, c’est que j’ai coupé deux passages.

Oui, j’ai policé le texte – déjà assez ravageur en lui-même. Il a eu trois « j’aime ». Comptez 19 pour une photo de chatons.

J’ai retiré ceci : « Enfantine présomption et qui justifie que des peuples enfants, héritiers de nos folies, conduisent aujourd’hui notre histoire. » Première coupe : la notion de « peuples enfants ». Trop polémique? Y a-t-il des influences, des héritages? Pourtant, oui…

Et pire encore, plus dangereux : cela : « En oubliant cela, nous avons oublié notre virilité. ». Oui, Camus veut dire ici grandeur, force, courage. Camus veut dire qu’un pays se tient debout pour défendre la beauté (puisqu’il parle d’Hélène, et de notre volonté de défendre la beauté – de l’abdication contemporaine).

C’est marrant, non? Je n’arrive pas à me gausser en disant « on vit une époque formidable » (avec Reiser qui savait rire). Non. On vit une époque pathétique. Cela ne m’empêche pas de savourer la vie. Mais intellectuellement, l’époque est pourrie, vraiment.